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COLONIES

Territoires généralement non-européens conquis et politiquement soumis à la tutelle d'États européens. À la suite des grandes découvertes maritimes de la fin du XVe s. (v. DÉCOUVERTE DU MONDE), la colonisation allait devenir, pour plus de quatre siècles, un élément fondamental de la politique et de l'économie européennes. Les deux découvertes essentielles furent celle de l'Amérique par Christophe Colomb (1492) et celle de la route maritime des Indes par Vasco de Gama (1498). Dans l'expansion européenne outre-mer, les préoccupations matérielles semblent n'avoir joué, au début, qu'un rôle secondaire. Sans doute l'Europe souffrait-elle d'une pénurie de métaux précieux (or et argent), d'autant plus sensible que les charges des États ne cessaient de s'accroître depuis le déclin du système féodal ; sans doute aussi la prise de Constantinople par les Turcs (1453) annonçait-elle la fermeture prochaine de l'ancienne route des épices, mais la crise en ce secteur ne commença à se faire sentir qu'après les découvertes maritimes, lorsque l'Égypte et l'entrée de la mer Rouge furent tombées aux mains des Ottomans (1517). Beaucoup plus importants furent la curiosité scientifique (influence du Livre des merveilles de Marco Polo, progrès de la géographie et de la cartographie, travaux de l'équipe d'Henri le Navigateur), l'esprit d'aventure de nombreux nobles espagnols que la fin de la « Reconquête » laissait sans emploi, la soif de puissance et de prestige des grands monarques, enfin le désir de poursuivre l'entreprise missionnaire en Afrique et en Asie et auprès de peuples inconnus. On ne saurait sous-estimer le rôle considérable du prosélytisme religieux lors de la première colonisation des premières années du XVIe s. Les premières puissances coloniales de l'Europe des Temps modernes furent le Portugal et l'Espagne. Mais le partage du monde entre les deux seules nations ibériques ne devait pas durer longtemps. Les Français et les Anglais dès le XVIe s., les Hollandais au début du XVIIe s. entrèrent à leur tour dans la compétition, et c'est ainsi que l'ère des âpres rivalités coloniales commença : a) Les Portugais, maîtres dès 1500 de la plupart des îles de l'Atlantique puis du Brésil, voulurent aussi dominer seuls les routes maritimes de l'océan Indien. (v. PORTUGAL. La dynastie d'Aviz et les conquêtes maritimes) ; b) Les Espagnols, jusqu'à la mort de Christophe Colomb (1506), avaient limité leur colonisation aux Antilles (Saint-Domingue, Cuba, Porto Rico, Jamaïque). En 1509, ils commencèrent leur installation durable sur le continent, dans la région de Panamá (v. ESPAGNE. L'Espagne, grande puissance européenne et mondiale) ; c) Les Français se tournèrent vers l'Amérique du Nord dès 1524, lorsque François Ier patronna l'expédition de Verrazzano. Les voyages de Cartier (1534/41) furent marqués par une première tentative, infructueuse, de colonisation du Canada. Durant la seconde moitié du XVIe s., des groupes de protestants français tentèrent de s'établir sur le continent américain ; mais la colonie de Villegagnon, sur la baie de Rio de Janeiro (1555), fut détruite par les Portugais ; celle de Jean Ribaut et René de Laudonnière, en Caroline, fut massacrée par les Espagnols (1564). Au début du XVIIe s., un nouvel effort de colonisation s'affirma à l'embouchure du Saint-Laurent, où Québec fut fondé par Champlain (1608). Des colons étaient arrivés en Guyane dès 1604. Dans les Antilles, les Français occupèrent Saint-Christophe (1625), la Guadeloupe, la Dominique et la Martinique (1635) et la partie occidentale de Saint-Domingue (1659/97). Avant la fin du XVIIe s., la domination française en Amérique du Nord s'étendait sur toute la région des Grands Lacs et sur la vallée du Mississippi (v. CANADA) ; en 1699, Pierre d'Iberville fonda la colonie de la Louisiane. La France s'installa également en Afrique, à Saint-Louis du Sénégal (1659) ; en 1642 fut fondé l'établissement de Fort-Dauphin, à Madagascar, sur la route des Indes ; la création des comptoirs de Pondichéry (1674) et de Chandernagor (1686) marqua les débuts de l'Inde française. d) Les Hollandais constituèrent leur empire asiatique au début du XVIIe s., aux dépens des Portugais, qu'ils expulsèrent de Java (fondation de Batavia, 1619), de Ceylan (1640), de Malacca (1641), des Moluques et des Célèbes. Maîtres de l'Indonésie, ils assurèrent la sécurité de leur route vers les Indes en prenant possession de l'escale persane de Bender Abbas (1623) et en fondant, à la pointe méridionale de l'Afrique, la colonie du Cap (1652). En Amérique, ils firent leur apparition en 1614 à l'embouchure de l'Hudson, où ils devaient fonder la Nouvelle-Hollande, qui eut pour capitale La Nouvelle-Amsterdam (New York). À partir de 1624, ils colonisèrent aussi la côte nord-est du Brésil, mais, en 1654, ils en étaient chassés par les Portugais, et, dix ans plus tard, la Nouvelle-Hollande passait aux Anglais. Les Hollandais ne gardèrent finalement en Amérique que Surinam et, aux Antilles, Curaçao et quelques îles enlevées aux Espagnols. Il y eut également des tentatives de colonisation suédoise dans le Delaware (1638/55) et l'établissement brandebourgeois de Gross Friedrichsburg, dans le golfe de Guinée (fondé en 1681, vendu aux Hollandais en 1717) ; e) Malgré la découverte de Terre-Neuve, dès 1497, par John Cabot, marin d'origine italienne au service d'Henri VII, les Anglais ne commencèrent à s'intéresser à l'expansion coloniale que sous le règne d'Élisabeth Ire (v. GRANDE-BRETAGNE. Le Royaume-Uni, puissance mondiale). À la fin du XVIIe s., l'Angleterre, grâce à sa suprématie navale, s'affirma de plus en plus comme la première puissance coloniale. Au traité d'Utrecht (1713), la France dut lui abandonner Terre-Neuve et l'Acadie (Nouvelle-Écosse, Nouveau-Brunswick), ainsi que le commerce des fourrures dans les territoires de la baie d'Hudson. Le renouveau colonial français en Amérique du Nord et la grande politique indienne de Dupleix furent brisés, au terme de la guerre de Sept Ans, par le traité de Paris (1763) : l'Angleterre pouvait désormais étendre sa mainmise sur les Indes, où la France ne gardait que cinq comptoirs. Elle annexait le Canada, et les Français, qui abandonnaient en outre la Louisiane aux Espagnols, ne conservaient en Amérique que Saint-Pierre-et-Miquelon, Haïti, la Guadeloupe et la Martinique. • Caractéristiques essentielles des systèmes coloniaux (XVIe/XVIIIe s.) • Le système des compagnies à charte • La politique économique et commerciale • Déclin des anciens empires et nouvelle expansion coloniale (1763/1870) • La grande époque de l'impérialisme colonial (1870/1919) • L'Empire colonial français • Allemagne, Italie, Russie, puissances coloniales • La fin des empires coloniaux et la décolonisation Caractéristiques essentielles des systèmes coloniaux (XVIe/XVIIIe s.) Certains « empires » ne furent qu'un réseau d'entrepôts et de comptoirs protégés par des fortins. En Inde, en Insulinde, en Chine, ni les Portugais ni les Hollandais ne pouvaient entreprendre une conquête territoriale de l'intérieur du pays. Contre Almeida, le premier vice-roi portugais des Indes, qui estimait suffisante la maîtrise de la mer, Albuquerque avait fait approuver par Lisbonne sa politique d'installation territoriale, mais celle-ci resta limitée à des points d'appui côtiers. Après avoir chassé les Portugais, les Hollandais adoptèrent la même attitude. Obéissant à des préoccupations exclusivement commerciales, ils n'essayèrent pas de créer en Indonésie des colonies de peuplement, de mettre les îles en valeur ni de faire rayonner leur civilisation. En Amérique, au contraire, se créèrent rapidement de vastes colonies de peuplement. Les Espagnols et les Portugais favorisèrent l'immigration en provenance de la métropole, à l'exclusion très stricte des étrangers, des hérétiques, des Juifs et des Maures. La colonisation espagnole fut essentiellement œuvre de Castillans, et les Aragonais n'y prirent presque aucune part. Dès les années 1570/80, on comptait en Amérique environ 160 000 Espagnols et 25 000 Portugais. Les unions entre Blancs et Indiens donnèrent rapidement naissance à une nombreuse population de métis, auxquels les transports d'esclaves africains ajoutèrent des mulâtres (nés de Blancs et de Noirs) et des zambos (sang-mêlé de Noirs et d'Indiens). Les Blancs nés dans la colonie étaient appelés créoles. La population blanche augmenta moins par l'immigration européenne, qui était assez faible (environ un millier d'immigrants par an, en moyenne, aux XVIe et XVIIe s.) que par une forte croissance démographique due aux conditions de vie très favorables de l'élite créole. Vers la fin de la période coloniale, au début du XIXe s., la population de l'Amérique espagnole se répartissait ainsi : 3,2 millions de Blancs, 5,3 millions de métis, 7,5 millions d'Indiens, 800 000 Noirs. Le Brésil comptait, à la même époque, 800 000 Blancs, 600 000 métis, 260 000 Indiens, 1 900 000 Noirs. La population indienne avait terriblement souffert dès les lendemains de la conquête, en dépit des recommandations données dès 1503 par les Rois Catholiques. Abasourdis par l'effondrement brutal de leurs traditions culturelles, soumis à l'exploitation de colons érigés en féodaux à la tête d'encomiendas, les Indiens furent décimés par les corvées excessives, par le travail forcé dans les mines, et plus encore par les nouvelles maladies qu'apportaient les Européens. Dans les Antilles, la population indigène des Arawaks disparut totalement. Dans le Mexique central, au cours du quart de siècle qui suivit la conquête, la population indienne tomba de 25 millions à 6 300 000 en 1548 ; cinquante ans plus tard, elle dépassait à peine un million. Ce n'est guère avant le XVIIe s. que l'on comprit vraiment que « sans Indiens, les Indes n'existent pas » et que les Indiens bénéficièrent enfin d'une législation effectivement protectrice : pause au milieu de la journée de travail, repos dominical, deux jours par semaine pour cultiver leurs propres terres, interdiction de soumettre les femmes à des travaux masculins... Aussi bien s'était-on aperçu que la main-d'œuvre indienne était de qualité médiocre, inapte au travail de force, comme celui de la mine. Dès 1518, on avait imaginé de remplacer les indigènes par des Noirs amenés d'Afrique. La mise en valeur des colonies allait entraîner l'organisation de la traite, la déportation en Amérique, du XVIe s. au début du XIXe s., de quelque 12 millions d'esclaves africains, qui furent employés dans les plantations ou les mines du Brésil, de l'Empire espagnol, des Antilles françaises, des colonies britanniques de Virginie, de Caroline et de Géorgie. Alors que le Canada français souffrit en permanence du sous-peuplement européen (moins de 2 000 colons en 1660, 16 000 en 1700, 34 000 en 1730), les Anglais surent créer en Amérique du Nord de véritables colonies de peuplement, où une forte croissance démographique locale renforçait encore la puissance du mouvement d'immigration : quelque 250 000 colons dès le début du XVIIIe s., plus de 1 600 000 en 1763. Cette supériorité numérique fut une des principales causes de la victoire anglaise dans les guerres coloniales du XVIIIe s. Le système des compagnies à charte Le système hispano-portugais de l'administration directe se révélant très coûteux (car, aux meilleurs moments, l'Amérique ne fournit jamais plus qu'un quart environ des ressources totales de la couronne espagnole), Anglais, Hollandais, Français recoururent plus volontiers à la formule des compagnies à charte qui, moyennant l'octroi de grands privilèges commerciaux, parfois d'un monopole absolu, assuraient, à l'aide de fonds privés, l'établissement, le peuplement et la mise en valeur d'une colonie. Telles furent la Compagnie anglaise des Indes orientales (1600), la Compagnie hollandaise des Indes orientales (1602), la Compagnie hollandaise des Indes occidentales (1621), et, pour la France, la Compagnie des Cent-Associés (1627), la Compagnie française des Indes orientales (1664), la Compagnie française des Indes occidentales (1664), la Compagnie française des Indes (1719). La plus florissante de toutes fut, au XVIIe s., la Compagnie hollandaise des Indes orientales. Au siècle suivant, la Compagnie anglaise des Indes orientales, réorganisée en 1709, s'engagea dans la conquête territoriale de tout le subcontinent indien, qu'elle devait gouverner jusqu'à la révolte des Cipayes (1858). En France, les compagnies coloniales se heurtèrent à d'invariables difficultés : scepticisme des milieux financiers et de l'opinion publique, capitaux et fonds de roulement insuffisants. Louis XIV dut décider en 1663 l'incorporation du Canada ou Nouvelle-France au domaine royal. Sous ce nouveau statut, la Nouvelle-France fut aussi étroitement contrôlée par la métropole que l'étaient les colonies espagnoles. Le contraste était frappant avec les colonies anglaises d'Amérique du Nord, qui, sous la présidence d'un gouverneur venu d'Angleterre et représentant le roi, administraient elles-mêmes la plus grande partie de leurs affaires. Peuplées en grande partie par des dissidents religieux, ces colonies furent l'école de la future démocratie américaine. Non seulement les gouverneurs avaient pour conseillers des Américains, mais chaque colonie possédait une assemblée représentative, élue au suffrage censitaire, qui proposait les lois, votait les impôts, exerçant le même rôle dans la colonie que le Parlement en Angleterre. La politique économique et commerciale La politique économique et commerciale dans toutes les colonies obéit aux règles du mercantilisme. Espagnols et Portugais, Anglais, Français et Hollandais étaient fermement convaincus que les colonies étaient faites pour enrichir la métropole. Elles restaient donc pour chaque nation un domaine réservé, d'où l'étranger, qui ne pouvait être qu'un concurrent, un rival, devait être écarté par les moyens les plus rigoureux. Cette doctrine trouvera son expression dans le système de l'exclusif, appelé encore pacte colonial. L'économie coloniale devait être absolument complémentaire de celle de la métropole : d'une part, la colonie ne vendait et n'achetait qu'à la métropole (et, presque toujours, le trafic était réservé aux navires nationaux, parfois même à ceux de tel ou tel port national) ; d'autre part, la colonie ne fournissait que les produits alimentaires et les matières premières qui manquaient à la métropole et se voyait interdire la production de tous les objets fabriqués que pouvait lui fournir la métropole. Si les Portugais étaient partis vers l'Inde en quête d'épices, c'est la convoitise de l'or et des métaux précieux qui avait poussé les conquistadores, à la recherche du légendaire El Dorado. Au début, il fallut se contenter des bijoux troqués avec les Indiens, des trésors saisis chez les Aztèques, obtenus en rançon de l'Inca ou pillés à Cuzco. C'est seulement en 1545/46 que furent découverts les gisements d'argent de Zacatecas, au Mexique, du Potosí au Pérou, puis, au XVIIIe s., les mines d'or et de diamants du Brésil. Mais, outre des métaux précieux (qui ne se trouvaient que dans les possessions hispano-portugaises), l'Europe attendait des colonies les produits tropicaux (sucre, tabac, indigo, coton, rhum) ou septentrionaux (fourrures du Canada et des territoires de la baie d'Hudson). À partir du XVIIe s., les grandes plantations de canne à sucre et de tabac, exploitées grâce à la main-d'œuvre des esclaves noirs, devint la base économique des colonies d'Amérique. En butte à l'opposition doctrinale des physiocrates, le système de l'exclusif vacillait dans tous les empires coloniaux à la fin du XVIIIe s. Pour l'Espagne, il n'était plus qu'une orgueilleuse façade qui couvrait depuis longtemps une réalité lamentable : dès 1690, on constate en effet que les Hollandais, les Anglais, les Italiens, les Français s'étaient emparés de la plus grande partie du commerce national grâce à des prête-noms espagnols. Au traité d'Utrecht (1713), l'Angleterre avait obtenu le contrat de l'asiento, c'est-à-dire l'exclusivité de la traite destinée aux colonies espagnoles, ainsi que le droit d'envoyer chaque année dans un des ports de l'Amérique espagnole un « vaisseau de permission » chargé de marchandises. Le monopole portugais avait été également brisé au profit des Anglais par le traité Methuen (1703), qui ouvrit le Brésil aux produits manufacturés britanniques. Mais l'exclusif anglais était lui-même menacé par le développement industriel de ses colonies américaines du Centre et du Nord. Néanmoins, le vieux système subsistait officiellement partout, et il suscitait chez les colons un mécontentement croissant qui n'allait pas peu contribuer à la révolte des colonies britanniques et espagnoles contre leurs métropoles. Déclin des anciens empires et nouvelle expansion coloniale (1763/1870) Au traité de Paris de 1763, l'opinion publique française, qui ne s'était jamais beaucoup intéressée à l'expansion coloniale, accepta sans grande émotion la perte de l'Inde et du Canada. Les théories des économistes en faveur de la liberté du commerce et le mythe du « bon sauvage » répandu par les philosophes militaient contre l'ancien système colonial fondé sur l'exclusif et sur l'esclavage. La Louisiane, rétrocédée par l'Espagne en 1800, mais jugée indéfendable contre les attaques anglaises, fut finalement vendue aux États-Unis en 1803 pour une somme de 80 millions de francs. Au traité de Paris de 1814, l'Angleterre rendit à la France ses colonies occupées pendant les guerres napoléoniennes, à l'exception de Tobago, de Sainte-Lucie et de l'île de France (Maurice). De son premier empire colonial, la France ne conservait donc que la Guyane, les îles américaines de Saint-Pierre-et-Miquelon, de la Guadeloupe et de la Martinique, les comptoirs africains d'Arguin et de Saint-Louis du Sénégal, et, dans l'océan Indien, l'île de la Réunion et les cinq comptoirs de l'Inde. Victorieuse de la France, l'Angleterre n'avait pu empêcher ses anciennes colonies d'Amérique du Nord de conquérir leur indépendance (1776/83) (v. ÉTATS-UNIS), mais elle gardait la maîtrise absolue des mers, et sa lutte très dure contre Napoléon lui avait fait sentir à quel point elle était tributaire de ses positions coloniales et commerciales dans les autres continents (v. GRANDE-BRETAGNE. L'impérialisme britannique). Après les traités de Paris de 1815, la France, contrainte à la prudence sur le continent européen, pouvait trouver dans l'expansion outre-mer un exutoire pour satisfaire ses rêves de gloire et d'aventure. La Restauration fut marquée par des explorations hardies (René Caillié à Tombouctou, 1828) et par une réorganisation de la marine qui permit d'entreprendre l'expédition d'Alger (juin 1830). La conquête de l'Algérie (1830/47) ne fut cependant pas la conséquence d'une politique coloniale à vues lointaines (v. ALGÉRIE). La période de la monarchie de Juillet fut marquée également par l'installation de quelques comptoirs sur le golfe de Guinée, par l'établissement de la France à Mayotte et à Nossi-Bé, dans l'océan Indien, et à Tahiti. L'abolition de l'esclavage, décidée dès 1845, fut réalisée par la IIe République en 1848. Napoléon III poursuivit avec énergie la politique d'expansion outre-mer, pour maintenir le prestige français, pour propager le christianisme (dans le souci de donner satisfaction à l'opinion catholique) et pour assurer à l'industrie métropolitaine des approvisionnements en matières premières et des débouchés pour les produits. Plus décisive encore que celle de l'empereur fut l'action des ministres de la Marine chargés des colonies, en particulier de Chasseloup-Laubat (ministre en 1851 et de 1860 à 1867). Mais beaucoup de réalisations coloniales n'auraient pas vu le jour sans l'initiative d'officiers et d'administrateurs qui surent dépasser le cadre de leur mission initiale, comme le fit notamment Faidherbe au Sénégal. En Afrique occidentale, Faidherbe mena de 1854 à 1865 la conquête du Sénégal ; il posa les bases de l'administration indirecte en concluant des accords avec les chefs indigènes ; il marqua son intérêt pour les cultures autochtones et pour l'islam, mais il créa aussi des écoles françaises et mit sur pied les premières troupes noires ; Dakar fut fondée en 1857. En Extrême-Orient, où la France, dès le règne de Louis XVI, avait manifesté une présence active en Annam (v. VIÊT-NAM), la protection des missions catholiques fournit le prétexte de l'intervention de 1858 qui amena l'occupation de Tourane et de Saigon (1859) et la cession d'une partie (1862) puis de la totalité (1867) de la Cochinchine. Dans le même temps, le roi du Cambodge, inquiet des ambitions siamoises, reconnaissait le protectorat de la France (1863). L'achat d'Obock (1862) inaugura la colonisation de la côte des Somalis. Dans l'océan Pacifique, la Nouvelle-Calédonie avait été annexée dès 1853. La grande époque de l'impérialisme colonial (1870/1919) Le dernier quart du XIXe s. et les premières années du XXe s. virent l'achèvement du partage de la Terre entre les grandes puissances du monde occidental (principalement l'Angleterre, la France, l'Allemagne, la Russie et les États-Unis). Le Japon fut le seul peuple d'origine non européenne à participer à ce mouvement, d'une puissance irrésistible, que fut l'impérialisme colonial propre aux pays industriellement les plus avancés. Mais d'autres facteurs ont également contribué au développement de l'impérialisme colonial : a) Le nationalisme. La conquête de terres nouvelles, la colonisation était, pour un pays, le moyen d'affirmer son prestige de grande nation, sans mettre en péril la paix européenne. De plus, la colonisation répondait à des exigences stratégiques, au développement considérable de toutes les marines de guerre, qui ne pouvaient se passer de bases et de centres de ravitaillement ; b) La surpopulation métropolitaine. Entre 1800 et 1914, la population européenne passa de 180 millions à près de 430, et cependant, durant la même période, l'Europe envoie outre-mer quelque 55 millions d'émigrants. Le mouvement affecta particulièrement les pays à forte croissance démographique, comme l'Angleterre et l'Allemagne, et ceux, comme l'Italie, où le développement industriel était encore trop faible pour fournir assez de travail à la main-d'œuvre nationale. Dès la fin du XIXe s., les Allemands se sentaient à l'étroit dans leur patrie ; mais ils émigrèrent plus volontiers en Amérique du Nord, au Brésil et en Argentine que dans leurs colonies africaines. L'Italie, au contraire, envisagea essentiellement son expansion coloniale sous l'angle du peuplement. En France, pays à faible natalité, cette préoccupation ne joua presque aucun rôle, sauf en Algérie, qui accueillit après la défaite de 1871 de nombreux réfugiés des départements d'Alsace-Lorraine ; c) L'idéal humanitaire. Teinté d'évangélisme protestant en Angleterre, le colonialisme fut en France une des grandes idées laïques, une vocation à apporter partout dans le monde les lumières de la raison, les bienfaits de l'enseignement, de l'hygiène et de la science. L'impérialisme colonial, après avoir atteint son apogée à la conférence de Berlin (1884/85), qui entérina par avance le partage de l'Afrique entre les puissances européennes, devait s'atténuer après 1900, les territoires vacants devenant plus rares. Il prit d'ailleurs des formes plus ou moins caractérisées : colonisation avec administration directe (la France en Algérie) ou indirecte (l'Angleterre dans les États princiers de l'Inde) ; protectorat (la France en Tunisie et au Maroc ; l'Angleterre en Arabie méridionale et en Malaisie) ; tutelle économique et financière (ce fut le cas de l'Empire ottoman, de l'Empire chinois, des États de la zone des Caraïbes). L'Empire colonial français Son édification, jusque vers 1890, a été le fait d'initiatives individuelles d'hommes politiques (Gambetta, Jules Ferry), de commerçants, de missionnaires, d'officiers de marine ou de l'armée de terre. L'opinion publique, obsédée par l'idée de la revanche, ne s'intéressait guère aux expéditions lointaines. Dans les milieux politiques, la colonisation fut combattue par ceux qui lui reprochaient de condamner le pays à la passivité sur le continent européen et de rendre impossible une alliance avec l'Angleterre (Clemenceau). Cependant, parvenus au pouvoir, les radicaux reprirent à leur compte la politique coloniale. Mais celle-ci fut alors dénoncée par Jaurès et les socialistes, qui y voyaient une forme d'exploitation et s'inquiétaient de la possibilité d'un affrontement avec l'Allemagne, notamment au Maroc. À partir de 1890, un courant « coloniste » marqua des progrès dans l'opinion, qui s'enfiévra lors de la crise franco-anglaise de Fachoda (1898/99) et commença à apprécier l'arrivée sur les marchés des produits coloniaux vendus à bas prix. Dans les années 1930, à la suite de l'Exposition coloniale, la France métropolitaine se tourna de plus en plus vers l'« Empire », dont la puissance humaine et économique semblait capable de rétablir l'équilibre des forces dangereusement menacé par la renaissance de l'Allemagne. En 1940, c'est en s'appuyant sur les ressources de l'Empire que de Gaulle pouvait affirmer que la France, même si son territoire métropolitain était presque entièrement envahi par la Wehrmacht, n'avait cependant perdu « qu'une bataille » et qu'elle était encore capable, grâce à ses possessions africaines et asiatiques, de contribuer à l'effort de guerre allié et de prendre part à la victoire finale. L'Empire colonial français créé par la IIIe République fut essentiellement africain. Après l'établissement du protectorat sur la Tunisie (1881), l'expansion au Maghreb visa le Sahara algérien (massacre de la mission Flatters, 1881 ; mission Foureau-Lamy, 1900 ; organisation de la région des Oasis en quatre Territoires du Sud, 1902). En 1902, la France prit pied au Maroc, fit reconnaître sa position privilégiée dans ce pays à la conférence d'Algésiras (1906) et, en 1912, imposa son protectorat au sultan. Gagnant l'alliance des seigneurs féodaux, Lyautey mena jusqu'après la Première Guerre mondiale la pacification du Maroc. En Afrique noire, Brazza avait posé les bases de la colonie du Congo entre 1875 et 1880. À partir du Sénégal, la conquête du Soudan occidental fut entreprise en direction du Niger vers 1880. Archinard détruisit l'empire d'Ahmadou (1888/93) et Tombouctou fut occupé en 1893. La colonisation progressait aussi le long des côtes guinéennes et en Côte-d'Ivoire. La défaite de Béhanzin (1894) permit l'annexion du Dahomey. Après la capture de Samory (1898), la jonction fut réalisée entre les postes du Niger et les colonies guinéennes. Le gouvernement général de l'Afrique-Occidentale française, dont les origines remontent à 1895, s'accrut de la Haute-Volta puis de la Mauritanie, mais cette dernière colonie ne fut que très lentement et toujours imparfaitement pacifiée. Annexé après la défaite de Rabah (1900), le Tchad fut groupé avec le Congo, le Gabon et l'Oubangui-Chari dans un gouvernement général de l'Afrique-Équatoriale française (1910). Progressant dans le sens Ouest-Est, la colonisation française tenta d'englober également la région du haut Nil, mais, sur les ordres de Paris, qui voulait éviter une guerre avec l'Angleterre, la mission Marchand dut se retirer de Fachoda, où elle avait été rejointe par Kitchener (1899). La fondation du port de Djibouti (1888) donna à la France une position solide au débouché de la mer Rouge et du commerce éthiopien. Dans l'océan Indien, la grande île de Madagascar fut soumise et annexée par Gallieni en 1896. En dehors de l'Afrique, la France porta surtout son effort sur l'Indochine. Francis Garnier s'empara de Hanoi dès 1873 ; l'Annam accepta le protectorat français (1883), mais le Tonkin ne put être annexé qu'après une guerre contre la Chine (1883/85). Le Laos fut occupé au cours des années suivantes. En 1887 fut constituée une Union indochinoise qui devint, en 1897, le Gouvernement général de l'Indochine. Dans l'océan Pacifique, les îles de la Société (1880) et l'archipel des Tuamotu (1881) vinrent s'ajouter à la Nouvelle-Calédonie ; en outre, un condominium franco-britannique sur les Nouvelles-Hébrides fut institué en 1906. Après la Première Guerre mondiale, la France reçut en mandat de la SDN d'anciennes colonies allemandes (Cameroun et Togo dans sa plus grande partie) ainsi que les pays du Levant (Syrie, Liban) qui avaient fait partie de l'Empire ottoman. L'administration de ces territoires offrait une grande diversité. Les vieilles colonies (Antilles, Guyane, Réunion), dont les habitants étaient tous citoyens français, avaient des députés au Parlement français. L'Algérie, découpée en départements, avait également des représentants au Parlement, mais ils n'étaient élus que par les citoyens français (les Juifs avaient obtenu ce statut dès 1870, mais non les Arabes). Dans les colonies acquises au XIXe s., les autochtones n'avaient pas de droits politiques ; le régime de l'administration directe tendait à prévaloir même dans les pays de protectorat, comme l'Annam et la Tunisie. En 1894 avait été créé un ministère des Colonies, mais l'Algérie, considérée comme territoire français métropolitain, dépendait du ministère de l'Intérieur, et la Tunisie et le Maroc du ministère des Affaires étrangères. Économiquement, les colonies restaient encore, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, étroitement dépendantes de la métropole, qui leur demandait des matières premières pour ses industries ou des produits alimentaires qui lui manquaient, et leur vendait en retour ses produits fabriqués. Essentiellement complémentaire, l'agriculture coloniale restait très peu diversifiée. L'effort systématique d'équipement industriel ne commença qu'après 1945. Cependant, le trafic entre la métropole et les colonies ne cessait de s'accroître, passant de 13 % du commerce extérieur total français en 1913 à 28 % en 1938. Allemagne, Italie, Russie, puissances coloniales L'Allemagne n'entra que tardivement dans la compétition coloniale, et du fait d'initiatives privées, alors que Bismarck redoutait les entreprises outre-mer, estimant que l'Allemagne n'avait pas une flotte suffisante pour protéger ses colonies ni une bureaucratie assez souple pour les administrer. En 1882, cependant, avait été créée une Ligue coloniale. En 1883, un négociant de Brême, Lüderitz, jeta les bases du Sud-Ouest africain allemand et, l'année suivante, Karl Peters achetait, pour le compte de la Deutsch Ostafrikanische Gesellschaft, les premiers territoires de l'Afrique-Orientale allemande. La même année, Nachtigal établissait le protectorat allemand sur le Cameroun et le Togo. Dans le Pacifique, l'acquisition de la terre de l'Empereur-Guillaume, en Nouvelle-Guinée (1884), fut suivie par une installation aux îles Marshall (1885) et par l'achat aux Espagnols des îles Carolines et Mariannes (1899). En 1897, les Allemands avaient en outre occupé le port chinois de Kiao-tcheou (Tsing-tao), où l'Empire mandchou leur accorda un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans. Mais la valeur économique de toutes ces possessions était médiocre. Les initiatives spectaculaires de Guillaume II au Maroc (visite à Tanger, 1905 ; envoi de la canonnière Panther à Agadir, 1911) n'aboutirent finalement qu'à l'abandon du Maroc à la France contre la cession à l'Allemagne d'une partie du Congo français. Au traité de Versailles (1919), l'Allemagne perdit toutes ses colonies. Hitler se désintéressa du problème colonial, considérant que l'Est européen et l'URSS constituaient le véritable espace d'une expansion du germanisme. L'Italie accueillit avec un vif mécontentement l'établissement du protectorat français sur la Tunisie (1881), pays dans lequel étaient déjà installés quelque 20 000 colons italiens. Partisan de l'entente avec les Empires centraux (Triplice) et, par conséquent, opposé aux menées de l'irrédentisme, Crispi, malgré l'échec subi à Dogali (1887), crut pouvoir profiter des difficultés intérieures de l'Éthiopie pour imposer le protectorat italien à ce pays (traité d'Ucciali, 1889). Deux colonies italiennes furent constituées en Afrique orientale, l'une, l'Érythrée, sur les bords de la mer Rouge, l'autre, la Somalie italienne, riveraine de l'océan Indien. Mais la tentative de pénétration en Éthiopie aboutit au désastre d'Adoua (1896), qui entraîna la chute de Crispi. Par le traité d'Addis-Abeba (26 oct. 1896), l'Italie renonça à toute politique d'expansion coloniale en Abyssinie. Elle se retourna alors vers la Méditerranée et, par les accords secret.

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