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CICERON. (Marcus Tulius Cicero)

CICERON. (Marcus Tulius Cicero). Ecrivain latin. Né en 106 av. J.-C. à Arpinum, mort le 7 décembre de l'an 43 av. J.-C. De famille cultivée et aisée, son grand-père semble avoir été le chef du parti conservateur de sa ville natale. Son père, chevalier romain et ami des lettres, consacra tout son soin à l'éducation de ses fils, Marcus Tullius et son cadet de deux ans Quintus. Ils furent élevés ensemble, formés par les leçons des mêmes maîtres à Rome et à Athènes, et peut-être en Asie et à Rhodes. Ce frère, dont l'existence est intimement liée à celle de Cicéron, et qui fut lui aussi un écrivain bien que médiocre, le suivit, à part une courte période de brouille, dans la bonne fortune comme dans la mauvaise, puisqu'il devait périr, comme lui, victime des proscriptions d'Antoine. Dès sa première jeunesse, Cicéron fréquenta des orateurs fameux, tels qu'Antonius et Licinius Crassus, et de grands juristes comme Mucius Scaevola; Molon de Rhodes et de Philon de Larissa lui enseignèrent la rhétorique et la philosophie. Doué de toutes les qualités aptes à former un bon orateur, il eut très jeune — à vingt-six ans — l'occasion de déployer ses talents d'avocat dans un vigoureux et retentissant plaidoyer où il prenait courageusement parti en faveur de Roscius d'Amerie que les partisans de Sylla avaient fait, par leurs intrigues, accuser de parricide, v. Pour S. Roscius d'Amérie. Après cette victoire qui le mettait au rang des grands avocats de Rome, il voyagea de 79 à 77 en Grèce et en Asie Mineure, fréquentant et écoutant les juristes et les avocats célèbres, suivant les cours des philosophes et adoptant — avec cette merveilleuse faculté d'assimilation qui le caractérise — tout ce qui lui paraissait digne d'être imité. De retour à Rome, il commença à gravir le « cursus honorum ». Après la questure (75), un important événement judiciaire lui assure la gloire : le procès de Caius Verrès, le gouverneur concussionnaire de la Sicile (70). Cicéron, qui était l'avocat des Siciliens, obtint la condamnation de Verrès défendu par Hortensius, l'orateur le plus habile et le plus réputé de l'époque. Les plaidoyers contre Verrès sont au nombre de sept — v. Les Verrines — dont deux furent réellement prononcés : les cinq autres qui sont le rapport de l'enquête menée sur l'activité criminelle de l'accusé furent publiés après le procès. Entre l'édilité (69) et la préture (66), Cicéron prononça les plaidoyers en faveur de M. Fonteius (Pro Fonteio) et de Caecina (Pro Caecina). L'année de la préture, il soutint la proposition du tribun C. Manilius qui demandait qu'on confiât à Pompée le commandement de la guerre contre Mithridate — v. Sur les pouvoirs de Pompée [Pour la loi Manilia, 6o] — et dans une de ses plus belles plaidoiries prit la défense d'Aulus Cluentius Avitus, accusé de meurtre par empoisonnement (Pro Cluentio, 66). Élu consul en 64 avec l'appui des aristocrates contre Catilina, il prononça ses trois discours De la loi agraire (63), qui empêchèrent l'adoption de la loi agraire proposée par le tribun Servilius Rullus et prit la défense de Rabirius, accusé de haute trahison pour avoir assassiné en l'an 100 le tribun Saturni-nius — v. Pour C. Rabirius (63). Mais ses discours consulaires les plus célébrés sont les quatre Catilinaires ou il livre un des combats les plus dramatiques et les plus périlleux de sa carrière. Après la proclamation de la loi martiale, la fuite de Catalina et l'arrestation de ses principaux complices, Cicéron, consul nanti des pleins pouvoirs, prononça, au cours de la lugubre séance du Sénat qui décréta la peine de mort contre les conjurés, sa quatrième Catilinaire où il assumait la responsabilité de cette sentence et de son exécution immédiate. La fraude et la violence qui avaient marqué les comices électoraux de 63 soulevèrent la réprobation de certains hommes adversaires de Catalina, mais amis de la légalité, tels que Servius Sulpicius et l'austère Caton. Ces derniers voulaient qu'on procédât à de nouvelles élections et accusèrent Murena de corruption. Cicéron prit la défense de celui-ci dans le Pour L. Murena (63). Après son année de consulat, il plaida la cause de P. Cornélius Sylla — Pro Sulla - inculpé pour complicité dans la conjuration de Catilina et du poète Archias d'Antioche — Pro Archia - accusé d'avoir usurpé la citoyenneté romaine. En 58, Publius Clodius, élu tribun grâce à la faveur de César, faisait approuver une loi qui réaffirmait le droit d'appel au peuple en cas de condamnations à la peine capitale et frappait d'exil quiconque avait fait mettre à mort un citoyen sans jugement populaire. Cicéron visé quitta Rome et se rendit à Thessalonique, puis à Durazzo. Mais dix-huit mois plus tard il pouvait rentrer à Rome et reprendre son rôle de premier orateur. Les discours les plus importants de cette époque sont ceux qui sont dirigés contre ses adversaires qui ne désarmaient pas encore : Remerciements au Sénat, Remerciements au Peuple , Pour sa maison, Sur la réponse des haruspices, Pour P. Sextius, Enquête sur le témoin P. Vatinius, la défense de M. Caelius — Pro Caelio —, témoignage impérissable de la haine qu'il avait vouée à la famille de Clodius. En 56 Cicéron, qui, tout en combattant les partisans de Clodius, recherchait l'amitié des triumvirs, proposa au Sénat de proroger le gouvernement de la Gaule contre l'avis de nombreux sénateurs qui voulaient le supprimer — Oratio de provinciis consularibus; son avis prévalut. Le 20 janvier de l'an 52, Milon, partisan ardent des aristocrates, tua au cours d'une rixe sur la voie publique son adversaire Clodius. Le parti du peuple suscita une telle agitation que le Sénat dut intervenir pour maintenir l'ordre en nommant exceptionnellement Pompée seul consul. Milon fut poursuivi en justice et Cicéron devait tout naturellement être son défenseur. Mais précisément dans cette affaire qui lui tenait à coeur et qu'il aurait dû plaider avec une chaleur particulière, la confiance en soi lui fit défaut : il sentait que la cause était perdue. Son plaidoyer — Pour T.A. Milon, —, rédigé plus tard, après la condamnation de l'accusé, est un modèle du genre. Nommé en 51 proconsul en Cilicie, la guerre civile qui s'allumait entre César et Pompée vint le tirer de sa quiétude. II voyait en elle, quelle qu'en fût l'issue, la fin de la république. Toutefois il prit parti pour Pompée et c'est dans le camp de celui-ci à Durazzo que le joignit la nouvelle de la bataille de Pharsale qui faisait de César le maître de Rome. Il ne suivit pas les partisans de Pompée dans leur fuite, mais se retira à Brindisi où il attendit, comme cela ne devait pas manquer de se produire, que César voulût bien l'assurer de son pardon et de sa bienveillance. De retour à Rome, il se retira des affaires publiques, partageant sa vie entre la lecture et les études. C'est de cette époque que datent de nombreux traités de philosophie et d éloquence. Il prit la parole publiquement en quelques rares occasions, entre autres pour demander le rappel de l'exil de Claudius Marceline — Pro Cl. Marcello -, et en faveur de Ligarius — Pro Ligario —, adversaires acharnés de César : il obtint satisfaction dans les deux cas. Un peu plus tard, dans le Pro rege Deiotaro, il plaida avec succès devant le tribunal de César la cause du vieux tétrarque de Galatie accusé d'avoir attenté à la vie du dictateur. La mort de Tullia, sa fille bien-aimée, vint assombrir son existence : il chercha plus que jamais refuge dans la philosophie. Le 15 mars 44, César tombait sous le poignard des conjurés. Il parut à Cicéron qu'avec cette mort les heures de gloire et de popularité allaient de nouveau sonner pour lui; mais ses espérances furent vite déçues. Dans cette lutte dramatique pour le pouvoir où l'étoile de Marc-Antoine semblait tour à tour briller et pâlir, Cicéron, lorsque sa prudence trouva les circonstances favorables, flétrit avec vigueur l'aspirant dictateur en quatorze discours qu'il nomma Philippiques en souvenir de Démosthène. Mais Octave et Antoine se réconcilièrent et avec Lépide formèrent le second triumvirat nanti de pouvoirs absolus. Les listes de proscription furent immédiatement dressées : Cicéron ne pouvait manquer de figurer sur celle d'Antoine. Il chercha en vain à s'enfuir par voie de mer : rejoint par les soldats près de sa villa de Formie, il fut tué le 7 décembre de l'an 43 à l'âge de soixante-quatre ans. Avec lui s'éteignait non seulement le plus grand des orateurs romains, mais aussi l'auteur de quelques ouvrages sur l'art de la parole, inspirés des traites de rhétorique des Grecs, fondamentaux pour la connaissance de l'éloquence ancienne, et encore actuels aujourd'hui. Il avait à peine vingt ans lorsqu'il composa ses cinq livres De l'invention, qu'il considère comme une des cinq parties de la rhétorique : c'est un traité didactique, inspiré des Grecs, comme la Rhétorique à Hérennius de Cornificius qui nous est parvenue confondue avec les oeuvres de Cicéron. Ces deux écrits, composés à peu près à la même époque, représentent les plus anciens traités de rhétorique de la littérature romaine, voire de l'Antiquité, puisque les sources grecques antérieures sont perdues. Il faut attendre encore trente ans pour que Cicéron, joignant l'expérience à la doctrine, nous donne son chef-d'oeuvre de rhétorique : dans les trois livres De l'Orateur, conçus sous forme de dialogues, dont les interlocuteurs principaux sont Crassus et Antoine, Cicéron développe sa théorie sur l'art de la parole, fondé sur la science et l'éloquence et qui exige donc de l'orateur de l'intelligence, un savoir étendu, la pratique des différents genres d'éloquence et ces qualités naturelles qui ont trait a l'action, c'est-à-dire la manière de présenter et de prononcer son discours, faute de quoi il reste sans pouvoir sur l'âme de l'auditoire. Brutus, que Cicéron écrivit en 46, retrace l'histoire de l'éloquence romaine que l'auteur divise en deux grandes périodes : l'une qui va des origines d'Antoine et à Crassus, l'autre jusqu'à Hortensius et Cicéron, où, à travers une évolution constante, elle atteint son degré de perfection. Il se séparait ainsi des atticistes romains qui, à Cicéron et à son modèle Démosthène, préféraient le style plus dépouillé des orateurs attiques, comme Lysias. Il poursuit sa polémique contre ce courant dans l'Orator plus particulièrement dirigé contre l'atticiste Marcus Brutus, dont la seconde partie constitue le plus vaste et le premier exposé du « numerus oratorius», c'est-à-dire de ce rythme oratoire, obéissant à certaines règles rigoureusement établies, qui assure l'harmonie de la période et partant sa force persuasive. D'après lui il n'existe pas un genre d'éloquence supérieur aux autres : le même orateur se doit d'utiliser les ressources que lui offrent le subtile, le medium et l'amplum, suivant la nature du discours et parfois même à l'intérieur d'un même discours. Après la mort de sa fille Tullia il avait écrit, sur le modèle des Grecs, un traité intitulé La Consolation - v. Traité de la consolation — pour raffermir son âme devant la douleur. A la même époque il compose, en l'honneur de son défunt ami Hortensius, l'Hortensius, où il prend la défense de la philosophie. Ces deux oeuvres sont perdues. Au printemps 55 il entreprend les six livres en forme de dialogue De la République, où, reprenant une question déjà traitée par les Grecs, il parvient à la conclusion que le meilleur des États est celui qui réunit les trois formes de gouvernement, le monarchique, l'aristocratique et le démocratique, idéal dont la république romaine offre l'exemple. Ses conceptions politiques n'étaient pas celles de Platon ni d'Aristote; il les avait puisées dans les Histoires de Polybe ou plutôt chez Panétius (?), philosophe grec de l'école stoïcienne qui appartenait comme Polybe au cercle de Scipion Émilien. Suit un traité Des lois dont il nous reste trois livres inachevés, où Cicéron, remontant aux sources mêmes du droit, affirme, contre la thèse de l'instabilité de la morale humaine, la permanence du juste et de l'injuste et, également, la préexistence d'un droit rationnel naturel. De ses oeuvres purement philosophiques, il nous reste deux dialogues, les Académiques, le Catullus et Lucullus, du nom des deux personnages qui s'entretiennent avec lui sur le problème de la connaissance, les cinq livres Des termes extrêmes des biens et des maux, composés en 45 et dédiés à Brutus, les trois livres De la nature des Dieux, commencés la même année et terminés l'année suivante, et les deux livres De la divination . Au cours de cette période de si intenses études philosophiques il composa encore les cinq livres des Tusculanes, une de ses oeuvres les plus lues et les plus appréciées, où l'on voit deux mystérieux interlocuteurs se livrer dans sa villa de Tusculanum à des discussions imaginaires sur le problème du bonheur humain. Des oeuvres mineures, telles que Les Paradoxes, les deux opuscules Caton l'Ancien ou de la vieillesse et Lelius ou de l'amitié, dédiés à Atticus, son ami de toujours, ont connu cependant un succès jamais démenti. Son civisme et son orgueil de Romain, qui apparaissent jusque dans les oeuvres philosophiques, s'affirment plus vigoureusement dans les trois livres Des devoirs composés dans la deuxième moitié de 44, et présentés sous forme de remontrances à son fils Marcus, victime de la corruption des moeurs. Ses lettres, mine de renseignements sur l'histoire de l'époque, sont aussi un chef-d'oeuvre de style; c'est à Rome que la lettre privée est devenue un genre littéraire. Toute la correspondance de Cicéron — v. Lettres — qui va de 68 à 43, comprend 864 lettres, dont 774 de lui, réparties en quatre groupes : 1) à Atticus, en seize livres; 2) ad familiares, en seize livres 3) à son frère Quintus; 4) à Marcus Brutus. Nous devons la conservation et la classification de cette correspondance au docte Tyron, son fidèle affranchi, qui semble avoir commencé ce travail dès 46. Cicéron est également l'auteur de quelques poèmes, aujourd'hui perdus, mais de peu de valeur, si l'on en croit le jugement des contemporains, même bienveillants, comme Juvénal. Cicéron est sans conteste une des grandes figures de la Rome antique et l'influence de son esprit et de son oeuvre, qui a contribué à propager à travers les siècles la culture de l'Antiquité, est restée toujours vivante.

? Ier siècle. On peut remarquer, en lisant Cicéron, que ni la géométrie, ni la musique, ni la littérature, ni aucune des sciences libérales, ne lui fut étrangère. Il connut les subtilités de la dialectique, les utiles préceptes de la morale, la marche et les causes des phénomènes naturels. Oui, estimables amis, oui, c'est de cette vaste érudition, de cette variété d'études, de ce savoir universel, que s'élance et coule, ainsi qu'un fleuve débordé, cette admirable éloquence... [Ses contemporains] admiraient les Anciens, et Cicéron préférait l'éloquence de son siècle. Je le dirai même : s'il devança de si loin les orateurs de cette époque, ce fut principalement par le goût. Le premier il polit le langage inculte; le premier il sut choisir les mots et les disposer avec art; il hasarda même des morceaux brillants et trouva quelques pensées neuves, surtout dans les discours qu'il composa étant déjà vieux et vers la fin de sa vie, et que l'usage et l'expérience lui eurent appris quel genre méritait la préférence. » Tacite. ? « Son éloquence, pour me servir d 'une comparaison de Pindare, n 'est pas comme un réservoir qu'alimentent des eaux pluviales, c'est comme une source vive et profonde qui déborde sans intermittence. On dirait qu'un Dieu l'a créé pour essayer en lui jusqu 'où pourrait aller la puissance de la parole... Il y a une telle autorité de raison dans tout ce qu'il dit, qu'on rougirait d'avoir un autre avis que le sien : ce n 'est pas un avocat qui plaide, c'est un témoin qui dépose, un juge qui prononce... Ayons-le donc sans cesse devant les yeux, proposons-le-nous pour modèle, et qu'il sache qu'il n 'aura pas peu profité, celui à qui Cicéron ne plaira pas médiocrement ! » Quintilien. IVe siècle. ? « Cicéron, cet orateur fameux, dont la plupart des hommes admirent toutefois plus la langue que le coeur... Que trouver, dans la langue latine, de plus excellent que Cicéron ? » Saint Augustin. XVIe siècle. Je ne veux... pas seulement que Cicéron ait une part capitale et même primordiale dans les études, mais j'estime encore qu'il faut le suivre, l'imiter et surtout rivaliser avec lui... [mais] je ne voudrais pas qu'un homme soit si parfaitement lié à l'imitation de Cicéron qu'il perde tout contact avec lui-même. Nul ne nie que Cicéron ait excellé dans l'art de bien dire, bien que son genre d'éloquence ne convienne pas à tous les types d'individus et de matières. Que signifie cette mode insupportable en sa faveur ? Je vous le dirai en peu de mots, mais pour ainsi dire à l'oreille. Sous ce fard, ils cachent le paganisme qui leur est plus cher que la gloire du Christ. Pour moi, je ne regrette pas beaucoup d'être rayé de la liste des Cicéroniens, pourvu que je sois inscrit au catalogue des Chrétiens. » Erasme. ? « Que tu formes ton stille quant à la Grecque, à l'imitation de Platon; quant à la Latine, à Cicéron... » Rabelais. ? « Quant à Cicéron, les ouvrages qui me peuvent servir chez luy à mon dessein, ce sont ceux qui traitent de la philosophie signamment morale. Mais, à confesser hardiment la vérité (car, puisqu'on a franchi les barrières de l'imprudence, il n'y a plus de brides), sa façon d'écrire me semble ennuyeuse, et toute autre pareille façon. Car ses préfaces, définitions, partitions, étymologies, consument la plupart de son ouvrage; ce qu'il y a de vif et de mouelle, est étouffé par ses longueries d'apprêts. Si j'ay employé une heure à le lire, qui est beaucoup pour moy, et que je ramen-toive ce que j'en ay tiré de suc et de substance, la plupart du temps je n 'y trouve que du vent : car il n'est pas encore venu aux arguments qui servent à son propos, et aux raisons qui touchent proprement le noeud que je cherche. » Montaigne. XVIIe siècle. ? « Que Cicéron blâme ou qu'il loue, / C'est le plus disert des parleurs. » La Fontaine. XVIIIe siècle. ? « Cicéron, selon moi, est un des plus grands esprits qui aient jamais été : l'âme toujours belle, lorsqu elle n 'était pas faible. » Montesquieu. ? «Entraîné par la mâle éloquence de Démosthène, il dira : C'est un orateur; mais en lisant Cicéron, il dira : C'est un avocat. » Rousseau. XIXe siècle. ? « [Cicéron] par la supériorité de son intelligence, la magnificence de ses actes, de sa position, de sa vie et de sa réputation, par le fait qu 'il a, non seulement apporté, mais formé et perfectionné la langue mais aussi la littérature, l'éloquence et la philosophie latines, en les amenant de la Grèce, par le fait également qu'il était, sans discussion, le premier, le plus grand auteur latin, dans tous les genres, dominait à tel point les autres que la langue latine écrite eut la réputation d'être entièrement incluse dans ses œuvres, et que celles-ci firent office d'Académie et de Dictionnaire... » Leopardi. ? « Il savait parler au peuple et s 'en faire écouter. Il l'a quelquefois dominé dans ses emportements les plus furieux. Il lui a fait accepter ou même applaudir des opinions contraires à sa préférence. Il a paru arracher à son apathie et réveiller en lui, pour quelques moments, une apparence d'énergie et de patriotisme. Ce n'est pas sa faute si ses succès n 'ont pas eu de lendemain, si après ces beaux triomphes d'éloquence la force brutale est restée maîtresse. Au moins a-t-il fait avec sa parole tout ce que la parole pouvait faire alors. Je reconnais cependant qu'il manque à son éloquence politique ce qui manquait à son caractère. Elle n'est nulle part assez résolue, assez décidée, assez pratique. Elle est trop préoccupée d'elle-même et pas assez des questions qu 'elle traite... Tout se tournait chez lui en questions personnelles. » Gaston Boissier.


Cicéron, Marcus Tullius Cicero (106-43 av. J.-C.) ; orateur, homme d’Etat et écrivain romain. Fils aîné d’un chevalier d’Arpinum, une petite ville du Latium, C. voit le jour l’année qui suit le premier consulat de Marius, un autre homo novus, né lui aussi près d’Arpinum, d’une famille équestre à laquelle celle de C. était apparentée. Il naît donc à la veille des années décisives qui conduisent Rome de la République à l’Empire, dans une cité antique du pays volsque où l’on est sensible à la gloire et passionné par la vie politique. Lié à d’illustres familles de la nobilitas, son père veut donner à C., un enfant prodige attiré par la poésie, et à son frère cadet Quin-tus une excellente éducation. Vers 100, la famille s’installe à Rome. Avec Crassus et Antoine, les deux plus grands orateurs du moment, C. s’initie à l’éloquence ; avec les philosophes Phèdre et Philon de Larissa, il découvre l’épicurisme et le platonisme ; avec Q. Mucius Scaevola et son entourage, il se nourrit de droit, d’histoire, de réflexions politiques et de stoïcisme. Années d’apprentissage interrompues en 89 par un service militaire effectué sous les ordres du père de Pompée, lors de la guerre sociale. L’actualité l’arrache à ses études. Guerre civile, violence de tous côtés, disparition souvent dramatique des grands orateurs : C. garde le silence, il comprend que l’action lui est interdite. Vers 86, il rédige un traité de l’art oratoire, le De inventione, et traduit des textes grecs. Pour lui l’éloquence se plie au service de la cité, s’accompagne d’une formation intellectuelle et doit unir l’empirisme et la rigueur romaines aux apports de la sagesse grecque. En 81, il se jette à l’eau et prend la défense de P. Quinctius (le Pro P. Quinctio), une cause plus civile que politique. L’année suivante, c’est l’inverse : C. attaque Chrysogo-nus, un favori de Sylla, alors au pouvoir (Pro Sex. Roscio Amerino) et l’emporte. Sa parole avait redressé les injustices des armes. En 79, il part pour la Grèce afin d’y perfectionner son éloquence et d’y poursuivre ses études de philosophie. Il en revient en 77, « presque métamorphosé », dit-il, se marie avec Teren-tia dont il a en 76 une fille, Tullia, et en 65 un fils, Marcus. En 76, devenu surtout l’avocat des chevaliers, il entre dans la carrière des honneurs : il est élu questeur (75) et obtient, par tirage au sort, l’administration financière d’une partie de la Sicile (jusqu’en 74) où il se fait remarquer par son intégrité et son sens de la justice. A son retour à Rome, il appartient au Sénat, reprend ses activités d’avocat (Pro Tullio) et accepte en 70 de soutenir l’action des Siciliens contre leur ancien gouverneur C. Verrès, accusé de malversation, de pillages et de violence. A travers ce procès (les Verrines), C. souligne que le droit plus que l’arbitraire doit dicter les rapports établis entre Rome et les provinciaux. C. l’emporte ; Verrès est condamné. Mais en 69, alors qu’il est édile, C. défend (Pro Fon-teio) un ami de Pompée qui avait, en Nar-bonnaise, gouverné selon les méthodes de Verrès. Devenu populaire, il est préteur en 66, soutient Pompée contre le Sénat et obtient (Pro lege Manilia, son premier discours politique) un renforcement des pouvoirs du général pour combattre Mithri-date VI. En 64, il est élu consul pour l’année suivante contre Catilina, avec l’appui des optimales : il est l’homme de la paix et de la concorde civiles. Son consulat (63), qui confirme son engagement aux côtés de l’aristocratie sénatoriale (refus des projets de loi agraire ; méfiance à l’égard de César, cf. le Pro Rabirio) pour assurer la sauvegarde de l’Etat, est marqué avant tout par la conjuration de Catilina que C. dénonce et démantèle (les Catilinaires) avec énergie : les principaux conjurés sont exécutés, Catilina est défait et tué à Pistoia (janv. 62). S’il avait sauvé la République, C. avait également soulevé contre lui bien des haines et froissé bien des susceptibilités. Lâché par les populares, brouillé en 62 avec Clodius protégé de César, isolé sur le plan politique par l’entente entre César, Crassus et Pompée (le Ier Triumvirat), C. se retire sur ses terres, lit, écrit, arrange ses discours. En 58, C. est condamné à l’exil par une loi de Clodius Pulcher, un tribun de la plèbe ; ses biens sont confisqués et sa maison du Palatin incendiée. L’année suivante, il est rappelé à Rome après seize mois d’exil (à Thessalo-nique, à Dyrrachium). Son retour (57) est un triomphe. Il condamne le triumvirat (Pro Sestio) puis s’en rapproche (Sur, les provinces consulaires ; Pro Balbo). Ecarté des affaires, il compose le De oratore (55), premier d’une série de dialogues où il définit la nature et la fin de l’art oratoire, art indispensable non seulement à tout avocat mais à tout homme d’État, rédige le De Republica (54), réflexion sur la nature des cités, sur les causes de la bonne fortune de Rome et sur le fondement de toute politique. Il devient le maître à penser de la tradition romaine. En 53, il est coopté augure, défend mal (52) Milon (Pro Milone) qui avait tué Clodius. Nommé proconsul de Cilicie, il rejoint son poste en 51, mène avec succès des campagnes militaires et laisse le souvenir d’une bonne administration. Lorsqu’il rentre à Rome (49), la guerre civile éclate entre Pompée et César. Sans enthousiasme, il se range au côté de Pompée mais désapprouve son plan d’abandonner l’Italie. C. essaie, malgré tout, de réconcilier les deux généraux, rencontre César mais rejoint Pompée en Grèce. Après la défaite de Pharsale (août 48), il renonce à toute activité politique pour se consacrer, autant par goût que pour assurer sa sécurité, à l’étude. Il plaide pour un régime fondé sur la clémence (Pro Marcello ; Pro Ligario), poursuit sa réflexion sur les lois (De le gibus) et sur l’éloquence (L’Orateur ; Topiques), approfondit ses connaissances philosophiques, tente de présenter une synthèse romaine de l’apport philosophique grec (Sur les paradoxes des stoïciens ; Académiques ; Des termes extrêmes des biens et des maux ; Tusculanes) et porte une extrême attention au sens du Destin et à la nature des dieux. Ces années fertiles intellectuellement sont assombries par des souffrances familiales : divorce, remariage malheureux, mort de sa fille. L’assassinat de César (15 mars 44) le replace au premier plan de la politique. Les meurtriers du dictateur ont suivi ses conseils ; C., par ses Philippiques, attaque Marc Antoine (sept. 44-avr. 43), essaie de s’attacher Octave qu’il soutient avec l’ensemble du Sénat. La formation du triumvirat ruine tous ses projets. Malgré les réticences d’Octave, il est inscrit sur la liste des proscrits. Le 7 décembre, près de Gaète, il est rejoint par des soldats qui lui coupent les mains et la tête. Il venait de terminer un traité, Des devoirs. L’action politique doit être, y disait-il, soumise à une morale dont la valeur suprême est la beauté. Sa Correspondance, immense, permet de suivre, de 68 à 43, les hésitations et les certitudes d’un des plus importants écrivains de l'Antiquité romaine, le premier à vouloir fonder une politique qui se référait à des idées élaborées par des philosophes. Avec l’homme d’Etat identifié au Sage, la pensée cicéronienne demeurera vivante dans l’Empire. Et de Sénèque à Augustin, elle animera toute réflexion, que ce soit en matière d’éloquence, de philosophie ou de politique. Bibliographie : C. Nicolet, A. Michel, Cicéron, 1970 ; P. Grimal, Cicéron, 1986.


Traité des Lois (De legibus). Dialogue de Cicéron (4), faisant suite au De Republica, probablement commencé en 52 av. J.-C. La date à laquelle il fut achevé (s'il le fut) est inconnue; il semble que Cicéron ne l'ait pas publié. Les trois livres nous sont parvenus presque intégralement. Cicéron a pour interlocuteurs son frère Quintus et Atticus. Le dialogue se déroule dans la propriété de Cicéron à Arpinum. Le premier livre est une discussion sur l'origine et la nature de la justice. Cicéron y expose une conception (stoïcienne) de la justice, fondée sur la raison et sanctionnée par les dieux. Dans le second livre, Cicéron décrit et commente les lois religieuses d'un État idéal, relatives au culte des dieux, au pouvoir des prêtres et des augures, aux sacrifices, ainsi qu'au culte des morts. Dans le troisième livre, il débat des lois concernant la constitution de l'État, la désignation et les fonctions des magistrats. Traité du Destin (De fato). De Cicéron. Dans ce traité, écrit en 44 av. J.-C., Cicéron (5) s'interroge, à la demande de Hirtius (consul en 43 av. J.-C.), sur la prédétermination de nos actes; il se prononce contre le fatalisme stoïcien. oeuvre en partie conservée.


Tusculanes ( Tusculanae disputationes, «discussions à Tusculum»). Ouvrage philosophique de Cicéron traitant de l'art d'être heureux. Ce traité, comprenant cinq livres, fut achevé en 44 av. J.-C. et adressé à Marcus Brutus. Il se présente sous forme de dialogue entre deux personnages désignés par les initiales M. et A. Après un préambule revendiquant le droit d'introduire la philosophie dans la littérature latine, Cicéron aborde, dans le livre I, la question suivante : la mort est-elle un mal, une entrave au bonheur? La mort est, selon lui, soit un passage vers une autre vie, soit un anéantissement, mais en aucun cas un mal. « Comment ce qui est une nécessité pour tous peut être un mal pour un seul ? » s'interroge-t-il. Dans une phrase célèbre, il affirme préférer se tromper avec Platon, qu'avoir raison avec d'autres philosophes : errare, meher-cule, malo cum Platone... Le livre II évoque la souffrance physique et démontre qu'elle est indispensable pour accéder à la vertu, qu'elle doit être endurée avec fermeté avant que la mort permette de s'y soustraire. Le livre III s'interroge sur la souffrance morale et le chagrin suscités par le deuil, la jalousie, la compassion, l'humiliation ou le découragement. Cette souffrance n'est, d'après Cicéron, qu'un état d'âme que nous nous créons et qui peut être vaincu par la réflexion, la force de caractère et l'empire sur soi. Le livre IV affirme que les autres troubles, tels que l'extrême volupté, la convoitise et la peur, sont dus à des erreurs de jugement et peuvent être dépassés grâce à la philosophie. Le livre V est un éloge de la vertu. Après s'être demandé si la vertu seule est suffisante pour accéder au bonheur, si par exemple l'homme vertueux peut être heureux sous la torture, Cicéron conclut, se faisant ainsi le disciple des stoïciens, que l'homme sage et vertueux est toujours heureux.

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