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CHRISTINE DE PISAN

CHRISTINE DE PISAN. Née à Venise en 1363, morte vers 1431, probablement à l'abbaye de Poissy (Yvelines). Son père, Thomas di Benvenuto de Pizzano (bourgade près de Bologne), astrologue et « conseillier salarié de la citté de Venise », entra au service du roi de France, et toute sa famille le rejoignit à Paris en 1370. Christine connut une adolescence heureuse et studieuse à la cour de ce Charles V dont elle devait devenir l'historienne. Mariée à quinze ans à Etienne Castel, notaire et conseiller du roi, mère de trois enfants, elle n'eut sans doute point songé, dans l'existence facile et choyée qui lui était promise, à tirer profit de sa culture, de ses goûts littéraires, qui lui avaient valu l'amitié et l'admiration des poètes Eustache Deschamps et Jean de Montreuil, et du futur chancelier de l'Université Jean Gerson. Son père, dont la mort du roi avait déjà diminué le crédit, s'éteignit en 1385; son mari fut emporté par une « hastive epidemie » en 1389. Christine connut la gêne, les procès. Elle gouverna d'une main ferme « la nef demeurée en la mer en orage et sans patron » (L'Avision); monnayant son talent, offrant ses vers aux princes et aux grands seigneurs, elle sut plaire, elle s'imposa. En seize ans, de 1389 à 1405, elle composera « XV volumes principaux sans les autres particuliers petits dittiés » (ibidem). Aux recueils de ballades (Cent ballades, Ballades de divers propos, Cent ballades d'amant et de dame, etc.), aux rondeaux, lais, virelais, complaintes, « dictiez amou-reulx », où souvent l'expression des sentiments a beaucoup de grâce et de sincérité, succède une oeuvre, trop abondante certes et empreinte des défauts de son époque, l'abus de l'érudition et de l'allégorie. Elle lui valut d'illustres protecteurs, Louis d'Orléans, le duc de Berry, le duc de Bourgogne, la reine Isabeau, Charles d'Albret connétable de France; et en Angleterre le comte de Salisbury, et Henry de Lancastre qui la voudrait à sa cour, comme Jean-Galéas Visconti la voudrait à Milan. Citons parmi ses oeuvres en vers, le Livre de prudence « à l'enseignement de bien vivre », l'Epistre d'Othea à Hector sur « la droite chevalerie », le Dit de Poissy, le Débat de II amans, le Dit de la Pastoure, le Livre du duc des vrais amans, tous sur les thèmes de l'amour courtois, enfin l'Epistre au dieu d'Amours qui marque le début de la bataille livrée par Christine au Roman de la rose, dans laquelle Jean Gerson sera à ses côtés pour l'honneur des dames, contre Jean de Montreuil, Gontier et Pierre Col. Le Dit de la rose (1401) mettra le point final à la controversé. Ouvrage de plus longue haleine, le Chemin de longue estude (1402), poème encyclopédique mieux goûté de son temps qu'il ne saurait l'être de nos jours, chante en plus de 6 000 vers le voyage en rêve de Christine au Parnasse, puis à travers les différents Ciels, au parlement où Dame Raison entourée de personnages allégoriques cherche le remède aux maux de l'humanité dans les vertus d'un roi sage, bon et juste. Le long poème de la Mutation de fortune (1403) est plus intéressant pour nous dans sa première partie, autobiographie mêlée d'allégories, que dans sa suite, compilation touffue de la mythologie, de l'histoire sainte, de l'histoire romaine et des événements contemporains. Désormais célèbre, Christine est chargée par Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, d'écrire l'éloge de la vie du feu roi : le Livre des faits et bonnes moeurs du sage roi Charles V, en prose (1404), est vivant et riche d'intérêt en dépit de la lourdeur du style latinisant. En une adaptation, en prose également, des Dames de renom de Boccace, Christine rassemble les femmes de tous les temps, célèbres par leur héroïsme ou par leur vertu, dans le cadre allégorique de la Cité des Dames (1405); le Trésor de la Cité des Dames ou Livre des III vertus (1406) en enseigne le chemin aux femmes de toutes les catégories sociales. Toujours en prose, le Livre des faits d'armes et de chevalerie (1405), sur l'art militaire, et le Livre du corps de policie (1407), sur l'« état du peuple » et l'art du gouvernement, sont en grande partie « cueillis », « ès autorité des auteurs », c'est-à-dire compilés d'après Végès, Valère, Maxime et Frontin. L'Avi-sion (1407), sous une curieuse forme allégorique, raconte la vie de Christine depuis son enfantement par la Nature dans le grand ventre du Chaos, puis son arrivée au royaume de Libéra, la France, dont l'histoire est transposée en un symbolisme moralisateur et satirique, jusqu'à sa rencontre avec Philosophie qui la console de la méconnaissance des hommes et des assauts de la fortune. Cependant une tragique époque a commence pour la France; Armagnacs et Bourguignons se massacrent, l'accord de Pontoise n'apaise rien, les troubles reprennent avec une violence accrue; Christine, « pauvre voix criant en ce Royaume », a adressé à la reine une noble et forte Lamentation (1410) sur les maux de la France ; son Livre de la paix (1413) confirme sa fidélité à la couronne, honnit les rebelles cabochiens. Ensuite sa voix se tait. Réfugiée probablement au cloître de Poissy, elle souffre dans son coeur devenu profondément français des malheurs de la France; l'Anglais est à Rouen, l'Anglais triomphe à Azincourt, l'Anglais est couronné à Paris. Sa voix ne s'élèvera plus qu'une seule fois en un dernier chant d'allégresse dans le Dittié de Jeanne d'Arc (v. Jeanne d'Arc) : « L'an mil quatre cent vingt et neuf — Reprit à luire le soleil... » Lue et même imitée encore au XVIe siècle, Christine fut ensuite oubliée jusqu'à la fin du siècle dernier. Plusieurs de ses ouvrages attendent toujours une édition critique.

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