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CHATEAUBRIAND François-René, chevalier, puis vicomte de. Écrivain français

CHATEAUBRIAND François-René, chevalier, puis vicomte de. Écrivain français. Né le 4 septembre 1768 à Saint-Malo, mort à Paris, rue du Bac, le 4 juillet 1848. Son père René-Auguste, armateur (car le « commerce de mer » ne dérogeait pas), ne connut qu'une passion : rendre fortune et considération à la branche déchue de la vieille famille qu'il représentait; en 1761, il put acquérir le domaine et le château féodal de Combourg où, en 1775, il prit résidence seigneuriale. Il avait épousé Apolline de Bédée tour à tour mystique et mondaine, trop encline à confier ménage et enfants à des mains mercenaires. François, dit « Franchin », était le sixième enfant vivant d'une lignée dont l'aîné, Jean-Baptiste, magistrat et petit-gendre de l'illustre Malesherbes, mourut sur l'échafaud en 1794. Quatre filles suivaient : la dernière, Lucile, allait devenir la confidente préférée de son puîné. Emporté d'abord par sa nourrice au « joli village de Plancouet », François, de trois ans à sept ans, court les grèves de Saint-Malo avec les « sautereaux » du pays, fils de pêcheurs, de nobles ou de bourgeois; lecture, écriture, calcul, s'apprennent à la diable chez de vieux maîtres privés. Les études secondaires eurent lieu au collège de Dol, couronnées par un séjour d'un peu plus d'un an au collège plus important de Rennes, « ce Juilly de la Bretagne », où des prêtres distingués avaient assuré la relève des Jésuites et maintenu leurs méthodes. Ici et là, François affirmait des dons précieux pour les lettres. Il acheva cependant son « cours de mathématiques » avec l'intention de devenir « officier de mer ». Envoyé à Brest pour y subir l'examen probatoire de « garde-marine », trop vite las d'y attendre l'autorisation des bureaux de Versailles, sans crier gare, dans l'été de 1783, il tombe comme des nues à Combourg, en déclarant sa « volonté ferme d'embrasser l'état ecclésiastique » ; volonté qui ne résiste point à un séjour de plusieurs mois au Collège ecclésiastique de Dinan, antichambre du séminaire; il y apprit du moins des rudiments d'hébreu. Suivirent deux pleines années (1784-1786) de séjour au foyer paternel; années décisives pour la formation de son esprit et de son coeur. Dans le vieux château féodal, il n'avait d'autre distraction que ses méditations, ses lectures, et la compagnie de sa soeur Lucile. Intelligente, sensible, d'une nervosité maladive — très probablement, en 1804, elle se tua dans une crise de dépression nerveuse — elle partagea le désenchantement précoce du jeune rêveur. « Tu devrais peindre tout cela », lui conseillait-elle au cours de leurs promenades. Il tenta des « tableaux de la nature » en des vers encore maladroits. Lucile avait éveillé la conscience de son génie. Au milieu d'août 1786, le vieux comte (qui allait mourir le mois suivant) remit au chevalier un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre. Et le chevalier partit pour Cambrai où son bataillon tenait garnison. De 1786 à 1791, il acheva sa formation en prenant contact avec l'armée et avec Paris. Sa vie militaire était, en effet, coupée par des congés dits « de semestre » — de trois ou de six mois. Par le crédit de son frère aîné Jean-Baptiste, jeune magistrat devenu le petit-gendre de Malesherbes, il connut les salons parlementaires et, dans quelques cercles littéraires, des écrivains comme Fontanes et Ginguené. Présenté à la cour, il eut l'honneur de chasser avec le roi; le lendemain, il retournait s'enfermer dans sa chambre, esquissant, en fils spirituel de Rousseau, le projet d'une vaste épopée sur « l'homme de la nature » qui se déroulerait dans les forêts de l'Amérique; là, croyait-il, on trouvait encore de véritables sauvages. En 1790-1791, il fut témoin des premiers excès de la Révolution. D'accord avec Malesherbes, qui l'avait pris en gré, il décida, en guise d'émigration, d'aller au Nouveau Monde, en se proposant de découvrir « le passage du Nord-Ouest » reliant les mers polaires à l'Atlantique. Il prépara ce voyage avec soin dans la bibliothèque de son « vieux maître ». Embarqué le 7 avril 1791, à Saint-Maio, sur le brigantin le Saint-Pierre, il débarqua le 11 juillet à Baltimore. Le 10 décembre il reprenait passage à Philadelphie, sur un bâtiment qui faisait voile vers Le Havre. Ces cinq mois sur la terre américaine, comment les avait-il employés ? On en a beaucoup discuté, on en discute encore, au rythme de la découverte de documents nouveaux, certains d'ailleurs contradictoires. A-t-il eu, par exemple, avec Was hington, l'entretien qu'il a conté ? On peut suivre la relation contenue dans le texte intégral des Mémoires d'Outre-tombe (Mais cette relation présente des lacunes). Il a été d'abord au Niagara, semble être descendu depuis les lacs du Canada jusqu'au confluent de l'Ohio et du Mississipi. Il aurait, là, séjourné quelque temps, poussant la pointe d'un certain nombre d'excursions dans le territoire des Natchez et des Florides. On manque de précisions sur sa remontée vers Philadelphie. Apprenant par hasard la fuite du roi a Varennes et dépourvu, d'ailleurs, d'argent, il se presse de rentrer en France pour rejoindre l'armée des émigrés. Explorateur, Chateaubriand ne rapportait à Malesherbes qu'un projet et un plan; mais, écrivain, il avait développé l'esquisse de son « épopée indienne » et enrichi son imagination par une vision neuve de la nature et des hommes. Débarqué au Havre le 2 janvier 1792, il gagne Saint-Malo; dès le 21 février il se laisse marier par sa mère à Céleste Buisson de la Vigne, jeune orpheline qu'on croyait riche héritière. Après avoir vécu quelques semaines à Paris avec elle, il se rend en juillet, en même temps que son frère (lequel, rentré plus tard imprudemment en France, y périt sur l'échafaud avec Malesherbes, en avril 1794) à Bruxelles, « quartier général de la haute émigration » ; de là, à Trêves où il est incorporé dans une des compagnies bretonnes de l'armée des Princes; gentilshommes et anciens officiers y servaient comme simples soldats. Blessé à la jambe au siège malheureux de Thionville, malade de fièvre et de dysenterie, mis en congé le 16 octobre, il dut retraiter seul, pensant plus d'une fois mourir sur quelque talus, à travers Luxembourg et Belgique; d'Ostende, une mauvaise barque le mène à Jersey près d'un oncle émigré qui le soigna et le fit passer, avec un maigre viatique, à Londres. Il y arriva le 21 mai 1793. A Londres, il connut d'abord, dans un misérable grenier, les extrémités du dénuement et de la faim, vivant de leçons, de traductions pour des libraires, commençant, en outre, son Essai historique sur les révolutions. Après un dur hiver, il accepta, au printemps de 1794, un emploi de professeur de français dans deux écoles bien classées de la petite ville de Beccles (comté de Suffolk); il donnait aussi des « leçons privées » aux jeunes filles des « gentlemen », des notables et bourgeois de la région; par exemple à Charlotte Ives, fille du pasteur de Bungay. Soigné chez le Révérend après une chute de cheval, il eut l'imprudence (il l'a conté, du moins) de se laisser candidement aimer par cette enfant de quinze ans. « Je suis marié », s'écrie-t-il lorsque Mme Ives lui propose de devenir son gendre; et il s'enfuit à Londres. Il y retrouve — c'était à la fin de 1796 — les épreuves de son Essai, que le libraire Deboffe mit en vente le 18 mars 1797. Le succès relatif de ce premier ouvrage, « livre de doute et de douleur », devait-il dire, mais « non pas livre impie », lui valut un semblant de célébrité parmi les salons de la « haute émigration » que de grandes dames — qu'il devait nommer les « félicités exilées » —, tenaient dans l'ouest de la capitale. Il y rencontra Mme de Belloy, longtemps ignorée de ses biographes, avec qui, jusqu'aux premiers mois de son retour en France, il noua une liaison passionnée. Son ancien ami Fontanes, gagné aux idées religieuses que l'on professait d'ailleurs en ces milieux d'élite, était auprès de lui lorsqu'il apprit, en juin 1798, par une lettre de Jersey, la mort récente de sa mère; première étape de ce qu'on a pu appeler sa conversion; une lettre de sa pieuse soeur Mme de Farcy, en septembre, lui confirmait la nouvelle; Mme de Farcy mourut elle-même en juillet 1799. A cette date Chateaubriand, pour répondre à la publication sacrilège du poème de Parny, La Guerre des Dieux, avait entrepris d'écrire « un petit ouvrage très chrétien » intitulé Des Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne. Cet ouvrage grossit vite sous sa plume : il devait comporter deux volumes; le premier était imprimé lorsque au printemps de 1800, à l'appel de Fontanes rentré a Paris, Chateaubriand décida de rompre audacieusement son exil. Sous le nom d'emprunt d'un Suisse, Lassagne, le 6 mai 1800, il « abordait à Calais avec le siècle ». Fontanes, ancien proscrit du Directoire, était installé depuis le coup d'état de Bru maire dans la faveur de Lucien Bonaparte et de Mme Elisa Bacciochi, frère et soeur du Premier Consul. Il avait promis à Chateaubriand la puissante protection de ses protecteurs. C'est ainsi, dans l'atmosphère bienveillante de la haute société consulaire, que pendant quatre ans se développa la carrière littéraire de Chateaubriand. Il l'inaugura en publiant le 22 décembre 1800 dans le Mercure de France, acquis et rénové par Fontanes et ses amis, une « Lettre sur la seconde édition de l'ouvrage de Mme de Staël », — c'est-à-dire sur le livre De la littérature. Il y déclarait : « Ma folie à moi, c'est de voir Jésus-Christ partout comme Mme de Staël la perfectibilité... J'ai le malheur de croire, avec Pascal, que la religion chrétienne seule explique le problème de l'homme. » De ce principe, ainsi affirmé, toute son oeuvre doit sortir. C'est qu'à Paris, il a senti se fortifier tous les élans et tous les choix issus de sa conversion. Par Fontanes, il a connu le délicat philosophe platonicien Joubert et par lui la comtesse de Beaumont, fragile jeune femme échappée par miracle, avec une santé compromise, aux tourments de la Révolution; dans le « Salon bleu » de Pauline se rassemblait un groupe d'amis du Premier Consul appliqués à la restauration de l'ordre religieux. Bientôt aimé de Pauline, Chateaubriand mit au point près d'elle et de sa « petite société » le grand ouvrage presque terminé en Angleterre; mais d'abord, et comme un « ballon d'essai », il en détacha un épisode significatif, Atala, qui parut au début d'avril 1801; l'immense succès de cette « petite histoire américaine » mit d'un coup son auteur à la mode. Pendant l'été de 1801, enfermé avec Pauline de Beaumont dans une agréable maison de Savigny-sur-Orge, où Joubert et leurs amis les venaient voir, Chateaubriand termine enfin son grand ouvrage. Avec un sens remarquable de l'opportunité, les cinq volumes du Génie du christianisme furent publiés le 14 avril 1802, quatre jours avant que le bourdon de Notre-Dame sonnât les Pâques du Concordat : apologie inattendue, toute sentimentale et esthétique, dont le sous-titre indiquait bien l'inspiration : Génie.., ou Beautés de la religion chrétienne. Avec Atala, un second épisode, René, y servait comme d'imagerie démonstrative au chapitre « Du vague des passions ». Ces deux petits romans « édifiants et chrétiens » devaient être réunis à part dès 1805, en un volume de « format élégant et commode ». René allait révéler, enseigner, propager le « mal du siècle ». La deuxième édition du Génie (1803) était précédée d'une dédicace au « Citoyen Premier Consul », pour qui « trente millions de Français priaient au pied des autels qu'il leur avait rendus ». En 1803, le Consul payera sa dette en nommant l'auteur premier secrétaire d'ambassade à Rome, où le chef de la mission était le cardinal Fesch, son oncle. En octobre, Pauline de Beaumont, pauvre « hirondelle » blessée, le rejoignait, pour mourir bientôt, le 4 novembre, entre ses bras. Cette visite funèbre semble avoir accentué les différends surgis dès le début entre le secrétaire et l'ambassadeur. Le cardinal ayant demandé le rappel de son subordonné, Bonaparte nomma celui-ci ministre de France au Valais; c'était un avancement. Chateaubriand, revenu à Paris, publie dans le Mercure sa Lettre à M. de Fontanes sur la campagne romaine, appelle auprès de lui sa femme demeurée jusqu'alors en Bretagne, et qui désormais ne le quittera plus, et prépare son départ pour la Suisse. Mais sa conscience monarchiste est réveillée par l'exécution du duc d'Enghien : le jour même, par l'intermédiaire du ministre Talleyrand, il envoie au Consul sa démission motivée en apparence par la santé de sa femme; mais le maître ne fut point dupe; lié désormais par l'honneur au sort de Louis XVIII et de la monarchie légitime, Chateaubriand ne sera plus pendant dix ans, dans la France nouvelle, qu'un opposant. Un nouvel ouvrage, à la fois poétique et religieux, avait été conçu par lui à Rome en 1803, et commencé à Paris dès 1804; il s'appelait alors Les Martyrs de Dioclétien; simple récit historique ou, sous le nom du héros Eudore, Chateaubriand se transposait lui-même dans le passé. L'intrigue devait se développer à Rome, en Grèce, en Crète et en Palestine. Fut-ce seulement afin d'en rapporter les « couleurs » de ses tableaux que René-Eudore, en juillet 1806, s'embarquait à Venise pour la Grèce et l'Orient ? Un passage longtemps retranché de ses Mémoires confesse qu'un autre sentiment le poussait aussi « aux pays de l'aurore ». La romanesque Natalie de Noailles pour laquelle, abandonnant Delphine de Custine (qui dès la fin de 1802 avait succédé dans son coeur à Pauline de Beaumont), il avait conçu une passion de « délire » et de « folie », lui avait assigné rendez-vous à Grenade. Elle semble avoir exigé qu'il accomplît d'abord le pèlerinage en Grèce et aux Lieux Saints, alors périlleux, comme une sorte d'exploit chevaleresque afin de la mériter. Rentré à Paris le 5 juin 1807, après une longue et fatigante randonnée dont il allait conter les péripéties dans l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, Chateaubriand publia le mois suivant dans le Mercure, dont « une suite d'arrangements venait de le faire seul propriétaire », un article imprudent qui courrouça l'Empereur; le Mercure fut supprimé contre le versement d'une indemnité, son propriétaire exilé à deux lieues au moins de Paris. Il acheta, de son indemnité : « une chaumière » à Châtenay, la Vallée-aux-Loups, qui devait être pendant près de dix ans sa résidence favorite, toujours regrettée; il la restaura, la développa, en dessina le parc, le plantant de ses arbres préférés et d'essences exotiques, souvenirs de ses voyages. Repris et remaniés, Les Martyrs furent élargis jusqu'à la dignité d'une épopée chrétienne; le ciel et l'enfer y participèrent. Sous cette forme définitive, destinée à justifier le « merveilleux chrétien », ils parurent le 27 mars 1809, avec le sous-titre : « ... ou le triomphe de la religion chrétienne ». Leur insuccès relatif affligea Chateaubriand. Au printemps de 1811, l'Itinéraire de Paris à Jérusalem ne lui valut que des éloges. Le 20 février, il avait été élu de justesse à l'Aca-démie Française au fauteuil laissé vacant par le décès de M. J. Chénier, mais il se refusait à corriger le discours trop libéral préparé pour sa réception; c'était accepter de n'être jamais reçu solennellement. Les deux années suivantes, il s'occupa de deux oeuvres importantes, dont la seconde seule devait être pleinement réalisée : ayant constaté que l'histoire de la France « était encore tout entière à écrire », il se proposa de la « refaire ». D'autre part il forma le projet (apparu dès 1803) de se raconter lui-même directement en des Mémoires qu'il appelait les « Mémoires de ma vie ». Les deux desseins avaient reçu l'approbation formelle de la duchesse de Duras apparue dans son existence en 1809, qu'il nommait « chère soeur » et qui, avec un dévouement infatigable, allait s'instituer son égérie politique, jusqu'en 1828, année où elle mourut. Chateaubriand déclare lui-même que la chute de l'Empire marque la fin de sa carrière littéraire. Avec la Restauration sa carrière politique commençait. Il l'inaugurait, dès les premiers jours d'avril 1814, par un pamphlet injuste et magnifique, De Buonaparte et des Bourbons, où la haine s'extravasait souvent en poésie. Pair de France, ambassadeur en Suède (non résident), ministre d'État, défenseur des « ultras », il publie un traité de politique constitutionnelle en septembre 1816 : La Monarchie selon la Charte, et pour y avoir protesté dans un « Post-Scriptum » hardi contre le renvoi de la « Chambre introuvable », il est rayé de la liste des Ministres d'État, et privé de ses pensions. Après avoir été l'âme de la revue Le Conservateur, publiée par ses amis politiques, il rentre en faveur avec eux et, du 1er janvier 1821 au 6 juin 1824, semble atteindre le sommet de ses ambitions : il est successivement ministre plénipotentiaire à Berlin, ambassadeur à Londres, le poste alors le plus en vue de notre diplomatie, délégué au Congrès de Vérone, où il noue des relations personnelles avec le tsar Alexandre Ier, enfin Ministre des Affaires étrangères avec mission d'appliquer le programme de l'intervention exclusive de la France dans la guerre contre les républicains espagnols, décidée par la Sainte-Alliance. « Ma guerre d'Espagne !... » dira-t-il plus tard en se targuant d avoir réussi où Napoléon avait échoué. Le 6 juin 1824, ses dissentiments avec Villèle s'étant accentués, il reçut une brutale ordonnance de destitution, « chassé du ministère comme un laquais » et « comme s'il avait volé la montre du Roi sur la cheminée ». Il entame aussitôt une campagne implacable dans le Journal des Débats, campagne qui, en décembre 1827, finit par amener la chute de Villèle. Lors de la constitution du ministère Martignac — lequel, sans les préventions de Charles X, aurait pu être un ministère Chateaubriand —, il accepte l'ambassade de Rome, refuge, pour lui, de poésie, dont il se démit courageusement lorsqu'en août 1829 Polignac fut appelé au pouvoir; perspicace, il refusait d'avance de « participer au malheur de la France ». Le 7 août 1830, il descendait pour la dernière fois de la tribune de la Chambre des Pairs, après avoir, dans un discours d'une violence calculée, défini les raisons qui l'empêchaient de servir la monarchie « bâtarde » issue des journées de juillet. Les jours suivants, Chateaubriand se dépouillait de toutes ses charges et pensions pour n'être plus qu'un écrivain indépendant. Un écrivain qui, d'ailleurs, depuis quinze ans, ne s'était pas laissé oublier. La publication de ses oeuvres complètes (de 1826 à 1831) lui avait permis non seulement d'enrichir chacune d'elles d'une introduction substantielle, mais d'y ajouter des ouvrages encore inédits : l'épopée de sa jeunesse, Les Natchez, retouchée dans son âge mûr, les Aventures du dernier Abencerage, nouvelle espagnole contemporaine de l'Itinéraire, le Voyage en Amérique. Dans ses rares loisirs, Chateaubriand avait en outre continué son Histoire de France, grand projet avorté, dont les Études Historiques, malgré des fragments souvent admirables, ne donnèrent, en 1831, qu'une très insuffisante idée. Pendant cette période, une amitié féminine éclaira et bientôt domina sa vie. Juliette Récamier avait su transformer en amitié amoureuse un amour auquel de 1818 à 1820 elle avait accordé des satisfactions jusqu'alors refusées par elle à tant d'autres. Dans le salon littéraire et politique qu'elle tenait au couvent de l'Abbaye-aux-Bois, rue de Sèvres, où les revers financiers du banquier, son mari, l'avaient contrainte de se réfugier dès 1819, elle ménageait un rôle de plus en plus prépondérant à René vieillissant. Depuis 1820, il habitait rue d'Enfer dans un pavillon attenant à « l'infirmerie de Marie-Thérèse », asile qu'avec sa femme il avait fondé pour recueillir de vieux prêtres et de vieilles dames nobles trahis par la fortune. Il le quitta en 1838 pour habiter un appartement de la rue du Bac presque voisin de l'Abbaye. Après 1830, chaque après-midi, il venait au salon de Mme Récamier, présider avec elle le cercle d'admirateurs choisis que, pieuse vestale de son culte, elle savait réunir, maintenir, entretenir et renouveler autour de lui. Par fidélité aux Bourbons exilés, Chateaubriand reprit d'abord sa plume de journaliste politique; ses pamphlets publiés sous forme de brochures et dont le plus vivant s'intitulait : Madame, votre fils est mon roi ! défendirent la cause de la duchesse de Berry et de Henri V. Membre à Paris du conseil politique de la duchesse, il fut arrêté en juin 1832 et subit une détention préventive d'une quinzaine de jours dans les appartements du préfet de Police; un non-lieu intervint. A deux reprises, en 1833, il tenta d'arranger, en qualité d'ambassadeur extraordinaire et secret, les différends de famille survenus entre sa mandataire et Charles X; deux voyages — le second avec un détour par Venise dont il découvrait la poésie pendant un séjour de quelque dix journées — le menèrent jusqu'à Prague; le château de Hradshin abritait l'exil du vieux roi. Il n'obtint rien, et se lassa. Il parlait souvent alors de s'exiler lui-même en Suisse ou en Italie, pour y achever, avec son existence, son oeuvre capitale. Cette oeuvre, les « Mémoires de ma vie », devenus Mémoires d'Outre-tombe à partir de 1832 — oeuvre conçue à Rome en 1803 auprès du sépulcre de Pauline de Beaumont, et commencée en 1809 —, furent l'occupation principale de sa vieillesse. Il la reprit alors entièrement et la transforma : « Si j'étais destiné à vivre, annonçait-il dans sa Préface Testamentaire, je représenterais dans ma personne représentée dans mes Mémoires épopée de mon temps. » C'est à ces Mémoires qu'il entend confier le soin de le transmettre à la postérité. Au printemps de 1834, pour un auditoire choisi où figurait Sainte-Beuve, Mme Récamier organise à l'Abbaye une série de « lectures » révélant la première partie de l'ouvrage et les livres de la quatrième qui relataient les deux « courses » a Prague. En 1836, une « société par actions », comprenant 1600 actionnaires, acheta la propriété des Mémoires qu'elle devait publier seulement après la mort de leur auteur, sous condition de lui servir une pension viagère. Pour qu'elle augmentât cette pension, Chateaubriand consentit, dès 1838, à lui laisser publier les deux volumes du Congrès de Vérone détachés du manuscrit. Ils n'obtinrent qu'un succès limité. En novembre 1841, Les Mémoires d 'Outre-Tombe étaient terminés : non leurs tribulations. En 1844, la « Société propriétaire » ayant vendu à La Presse de Girardin le droit de publier son oeuvre en feuilleton dès qu'il aurait fermé les yeux, Chateaubriand imposa de prudentes révisions à son texte — trois au moins, dont la dernière en 1847 ; pour satisfaire aux scrupules de plus en plus exigeants de sa femme, de Mme Récamier et de leurs amis, il lui infligea ainsi d'importantes mutilations (jugements politiques, pages de lyrisme et de fantaisies, comme celles du « Séjour à Venise »). Les exécuteurs testamentaires, en 1848-1850, introduisirent à leur tour dans le texte des adoucissements et pratiquèrent des suppressions complémentaires; la suppression, entre autres, de la division en « livres et en parties » ; si bien que dans La Presse et dans l'édition originale, les Mémoires ne présentaient plus qu'une confuse succession de chapitres. En 1948 seulement, dans l'édition dite « du centenaire », nous avons restauré, dans toute la mesure du possible, le texte tel qu'il existait en 1841, avec ses cinquante livres, distribués en quatre parties. En 1844, René vieilli fit paraître une oeuvre suprême, La Vie de Rancé, comme pour jeter une suprême lamentation; en racontant les misères et les grandeurs du réformateur de la Trappe, il réussit à se raconter encore, en un style plein de ténèbres et d'éclairs, qui parfois se souvient de Saint-Simon, et parfois semble annoncer, par-delà même le symbolisme, les audaces modernes. Ses dernières années, tourmentées par les douleurs et les impotences d'un rhumatisme goutteux, furent amères et désenchantées. Mme de Chateaubriand mourut en février 1847. Mme Récamier était affligée d'une cécité presque complète. Toujours habité d'une âme aventureuse, le grand vieillard avait accompli ses deux derniers voyages pour répondre à l'appel de son « jeune roi » Henri V; l'un à Londres en 1843, l'autre en 1845, à Venise. Il s'éteignit peu après que le canon des « journées de juin » eut cessé de retentir sur Paris. Conduit à Saint-Malo, il fut mené le 19 juillet, au milieu d'une pompe civile et militaire, jusqu'au tombeau creusé en plein roc, à la pointe de Grand-Bé, où il avait souhaité de prendre son repos parmi l'inquiétude des flots, des vents et de la mer qui, quatre-vingts ans plus tôt, avaient berce sa naissance. ? « Travaillez, travaillez, mon cher ami; devenez illustre, vous le pouvez, l'avenir est à vous: » Fontanes à Chateaubriand. ? « C'est le seul homme de lettres honnête avec qui je me sois trouvé en présence depuis que j'existe. » L.-Cl. de Saint-Martin. ? « Il semble que le génie du peintre incomparable fût empreint dans ce spectacle magnifique [les funérailles de Ch.], et qu'à lui seul parmi les hommes il ait été donné d'ajouter après sa mort une page splendide au poème immortel de sa vie. » Ampère. ? « Chateaubriand est assurément un rhéteur et un poète de grande envergure. » Goethe. ? « Chateaubriand prend partout, même dans les littératures vicieuses, mais il opère une vraie transmutation, et son style ressemble à ce fameux métal qui, dans l'incendie de Corinthe, s'était formé du mélange de tous les autres métaux. » Joubert. ? « De ce Rubens du style je n'ai jamais estimé très haut que la palette. Il n'était pas assez simple de coeur et de génie pour moi... mais c'était une grande sensibilité littéraire, et le plus grand style qu'un homme puisse avoir en dehors du naturel, le génie des ignorants. » A. de Lamartine. ? « ... Ce fabricant de belle littérature qui allie de la façon la plus répugnante le scepticisme distingué et le voltairianisme du XVIIIe siècle au sentimentalisme distingué et au romantisme du XIXe. Cet alliage ne pouvait manquer de faire époque en France au point de vue du style, bien que, dans le style, le faux saute souvent aux yeux, malgré tous les artifices. » Karl Marx. ? « Vainqueur avant d'être affermi, appelé peut-être à s'élever au rang des Pères de l'Èglise, il s'embourba dans sa gloire et ne devint qu'un homme de lettres... Mais, quoique la frivolité de l'esprit le retînt misérablement attaché aux erreurs et aux besognes de ce bas monde, il domina de toute sa tête l'arrogant troupeau de ses contemporains. » Louis Veuillot. ? « Sans doute fus-je bien avisé de me forcer longtemps à l'admiration de ce que l'on me donnait comme admirable. Mon penchant naturel me portait vers Chateaubriand; je décidai de lui préférer Stendhal, qui m'instruisit bien davantage. » André Gide.

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