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CAZOTTE Jacques

CAZOTTE Jacques
1719-1792
Conteur et poète, né à Dijon. Administrateur civil de la Marine royale à vingt ans, il compose, dès cette époque, poèmes, fables, livrets d’opéra et contes (dont l’adorable Patte du chat en 1741). Mais toutes ces œuvres de jeunesse n’attirent guère l’attention du public ; à l’exception, pourtant, d’un vigoureux et courageux pamphlet lancé en 1754, au plus fort de la « querelle des bouffons » qui divise alors la république des Lettres : Réponse à la lettre sur la musique française, où il vient au secours de Rameau, son compatriote dijonnais, mis à mal par Rousseau. Nommé contrôleur des « îles du Vent », il prend une part héroïque à la défense de Fort-de-France attaqué par les Anglais. Affaibli, malade, il rentre à Paris, et, à l’exemple de son ami Rameau, c’est à cinquante ans (1770) qu’il s’avise de rompre avec tout emploi et de gagner sa vie à la pointe de sa plume. Après deux années de tentatives malheureuses, il donne au public Le Diable amoureux (1772) qui le rend aussitôt célèbre. L’esprit encore plein de son sujet démoniaque, il ne tarde pas à se croire en communication avec le monde « supranaturel ». « Cazotte, a dit Gérard de Nerval (voir la bibliographie ci-après), se laisse aller au plus terrible danger de la vie littéraire, celui de prendre au sérieux ses propres inventions. » Disciple fervent du philosophe illuministe Louis-Claude de Saint-Martin, il se livre, dans les salons parisiens, à telle déclaration, à telle « prophétie » qui font sensation (ou scandale), et on lui en prête d’autres. Adversaire déclaré de la Révolution, il est arrêté, relâché, repris et, pour finir, guillotiné. Le Diable amoureux reste une œuvre unique dans la littérature française tout au long des siècles dits de la raison (aussi bien doit-on la redécouverte de Cazotte au romantique Gérard de Nerval). C’est l’histoire d’un beau capitaine espagnol, Alvare, qu’un trop vif intérêt pour les « sciences magiques » amène un jour, par jeu ou par bravade, à invoquer le démon lui-même. Belzébuth, souriant de tant d’audace de la part d’un jeune niais, et peu soucieux de se déplacer en personne, trouve, à la réflexion, plus piquant de lui déléguer l’une après l’autre quelques-unes de ses créatures : un chameau dont la tête, bientôt, vomit un épagneul blanc ; enfin, se présente un jeune page qu’Alvare trouve fort poli et qu’il baptise Biondetto. Très vite, ce page lestement vêtu se révèle être une femme frêle et affectueuse qu’Alvare rebaptise sans désemparer Biondetta. D’ailleurs, la jeune fille lui avoue bientôt n’être en réalité qu’une simple envoyée du diable, celui-ci ayant à faire ailleurs pour l’instant ; une humble sylphide, qui pourra (dit-elle) échapper à l’emprise maléfique de son maître, si un être humain l’aime d’un amour assez sincère et assez profond. Alvare est à demi sceptique devant cette déclaration, mais aussi plus qu’à demi grisé par le charme fragile et touchant de la sylphide. En définitive, il décide de jouer le jeu avec les risques qu’il comporte, et se laisse entraîner à la suite de Biondetta à travers mille aventures, en Estrémadure, à Venise, à Naples. Mais cet Espagnol ne cesse pas pour autant de se comporter en héros de roman français : il n’aurait garde de « perdre la tête », par exemple, au point d’aller jusqu’à la possession complète ; confusément averti que l’image adorable et illusoire pourrait aussitôt s’évanouir ; ou pis encore. Amour tendu, tout ensemble ardent et rétractile ; or Cazotte tire savamment parti de cette situation ambiguë, l’accentue jusqu’au malaise. Et en effet, Belzébuth, qui de loin suit l’affaire, profitera d’un instant d’abandon (ou, plutôt, de relâchement relatif dans cette trop rigoureuse et trop épuisante « règle du jeu ») pour reprendre en main sa félone subalterne : en assumant son rôle féminin, c’est-à-dire en investissant le corps apparent de sa créature. Après quoi il ne tarde pas à apparaître « en personne ». Le caractère le plus troublant de ce conte diabolique et féerique tient peut-être en ceci que le lecteur, tout comme Alvare, peut croire ou ne pas croire tour à tour en la sincérité de Biondetta ; si bien que le récit permet deux interprétations, selon que la jeune fille est d’un bout à l’autre « Belzébuth lui-même », ou qu’elle est seulement une envoyée, une simple sylphide, qu’un amour sincère rend oublieuse peu à peu de sa mission. (C’est ainsi que, de place en place, elle se rappelle qu’elle doit tenter le bel Alvare en lui promettant la domination du monde, puis néglige de nouveau son rôle et ne songe plus qu’à s’abandonner à son bonheur présent.) C’est là, sans aucun doute, avec la Vénus d’Ille, de Mérimée, une des plus parfaites réussites de la littérature fantastique en France.


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