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Autrui, médiateur entre moi et moi-même

■ On pourrait presque dire que la philosophie du XXe siècle a découvert autrui. Peut-être est-ce dû à la disparition, qui caractérise ce siècle, du rapport à la transcendance. Perdue avec la « mort de Dieu» annoncée par Nietzsche, cette transcendance ne se révèle-t-elle pas dans le rapport à autrui qui est toujours ce qui échappe à ma puissance? Ainsi, le philoso­phe français Emmanuel Levinas veut retrouver dans la simple saisie d'un visage une certaine expérience de l'absolu. Pourquoi? Parce que « la peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée». C'est parce qu'un visage est toujours exposé et constitue une sorte d'invitation à la violence qu'il impose une exigence absolue de respect. ■ On ne rencontre donc pas autrui comme un objet. Il faut bien distin­guer, à cet égard, la notion d' « autrui» et la notion d' « autre ». Tout ce qui est autre que moi (le monde des objets) n'est pas nécessairement autrui que je reconnais comme un sujet. Le problème que pose autrui est qu'il est à la fois autre que moi et un autre moi. Le « tu», comme dit Martin Buber, n'est pas un« cela»; il est aussi un« je», et le problème est que chaque «je» risque de considérer l'autre comme un pur« cela». Hegel avait déjà montré que le premier rapport à l'autre est de le nier comme autre, de désirer le propre désir de l'autre, donc de le« chosifier», puisque c'est par le désir qu'une conscience se pose parmi les choses et leur résiste. D'où l'importance du regard que souligne Sartre : il est ce qui, pour nous, peut faire exister autrui comme sujet ou, au contraire, le nier en le chosifiant. Dans sa pièce "Huis clos" (1944), Sartre décrit trois personnages en enfer après leur mort. Il n'y a aucun feu éternel ni instruments de torture, mais les trois personnages sont à jamais réunis dans une pièce sans miroir, cha­cun éternellement exposé au regard de l'autre, et enfermé dans ce regard malgré toutes les justifications qu'il essaye de donner de sa vie passée. C'est là une expérience que chacun de nous peut faire, celle de n'être pas jugé« comme on sait au fond de soi qu'on est». ■ C'est ce qui faire dire à Sartre, à la fin de "Huis clos": « l'enfer, c'est les autres». Mais il faut bien comprendre le sens de cette formule et surtout ne pas la prendre pour une invitation à la solitude. Elle signifie que l'autre est une médiation nécessaire entre moi et moi-même. Si cette médiation peut être« infernale >r, parce qu'aliénante - au sens propre du mot« alié­nation» (aluis en latin veut dire «autre») -, elle est aussi une condition nécessaire à la construction même de soi. C'est d'ailleurs pour cette raison que le regard des autres peut être un enfer: si la conscience que j'ai de moi-même pouvait se passer de la reconnaissance d'autrui, le regard des autres ne serait pas si pesant. ■ Telle est ainsi la leçon du célèbre roman de Daniel Defoe, Robinson Crusoé : échoué seul sur son île, il commence par reconstruire, même pour lui seul, un monde social, c'est-à-dire qu'il commence par suppo­ser autrui, avant de le rencontrer en rencontrant Vendredi. Cette idée est reprise par le romancier Michel Tournier, qui renouvelle le thème de Robinson cher à Daniel Defoe dans Vendredi ou les limbes du pacifique. Il fait dire notamment à son héros (Robinson), fraîchement échoué sur son île: « Autrui, pièce maîtresse de mon univers ... Je mesure chaque jour ce que je lui devais en enregistrant de nouvelles fissures dans mon univers personnel. Je sais ce que je risquerais en perdant l'usage de la parole, et je combats de toute l'ardeur de mon angoisse cette suprême déchéance. Mais mes relations avec les choses se trouvent elles-mêmes dénaturées par ma solitude». Robinson découvre dans la solitude que sa conscience du monde n'était pas spontanée, mais construite à travers tout un réseau de points de vue autres que le sien sur lui-même et ce qu'il environne. En somme, être pour autrui, et non seulement pour soi-même, ce n'est pas seulement paraître, doubler notre moi réel d'un moi apparent et factice. En vérité, un monde sans autrui est un monde inhumain, et même impos­sible, parce que nous sommes constitutivement, comme le dit Heidegger, des « êtres pour autrui»: nous ne pouvons exister que pour d'autres cons­ciences et par elles reconnus. ■ « Le monde auquel je suis est toujours un monde que je partage avec d'autres » dit encore Heidegger. C'est pourquoi la solitude n'est jamais un état premier. Se dire solitaire, ce n'est pas se penser sans les autres, mais faire l'expérience (douloureuse) d'un raté dans la relation à autrui. La soli­tude présuppose donc cette relation, puisqu'elle en est un dysfonctionne­ment.

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