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Article de presse: " La crise, c'est Suharto et sa famille "

Publié le 17/01/2022

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20 mai 1998 - Sur le parking, le ravitaillement s'organise. D'une ambulance, des étudiants déchargent des cartons d'eau et du riz. Dans un vestibule, de plus religieux font leur prière, une veste en jean ou un morceau de carton en guise de tapis. Les plus malins se sont nonchalamment effondrés, au milieu d'un hall de marbre climatisé, dans les fauteuils en cuir des députés. A l'entrée, d'autres assurent le service d'ordre en compagnie de soldats des Réserves stratégiques, armés de fusils automatiques. Des musiciens jouent du tam-tam sur des poubelles, font claquer des bouteilles de plastique. D'autres ont grimpé sur le dôme de l'Assemblée et les toits des immeubles et des tours annexes. Enchaînant les déclarations enflammées, ponctuées de slogans, de poings levés, les apprentis politiques se sont emparés de la sonorisation. D'autres tendent des banderoles : " Suharto, aujourd'hui c'est la fin ! " ; " Suharto démission ! " Avec le " S " de Suharto barré comme un dollar par allusion à la corruption du régime. Peu impressionnés par les concessions annoncées le matin même par le chef de l'Etat indonésien, qui promet des réformes mais refuse de démissionner, les étudiants de Djakarta ont pacifiquement envahi, par milliers, mardi 19 mai, les pelouses, les toits, les étages, les halls de marbre du Parlement, dans le centre de la capitale. " Nous resterons ici jusqu'à ce que Suharto démissionne " , assure Ashar, étudiant de l'Université privée de Jaya Baya (Djakarta). " Suharto dit qu'il veut rester pour aider à surmonter la crise. Mais ce n'est pas possible. Car il est la crise, lui et sa famille " , analyse cet apprenti économiste de vingt-cinq ans. L'atmosphère moite est parfumée à la cigarette au clou de girofle. Assis en rond, bandeau noir " pro-reformasi " (pour les réformes) au front, des étudiants improvisent à la guitare un chant à la démocratie. On baigne dans une atmosphère de monômes traversés par des groupes qui traînent un peu au hasard dans leurs vestes oranges, jaunes, bleues, grises, selon les établissements auxquels ils appartiennent. Des cadets en uniforme se promènent également par petits groupes. Seul moment de tension : en milieu de matinée, la brève apparition d'un demi-millier de membres, en tenue de combat, des jeunesses Permuda Pancasila, favorables à Suharto. Ils s'en iront rapidement. " Hymne aux héros " Tout à coup, la foule entonne un " hymne aux héros " , les six étudiants tombés lors du " mardi noir " il y a tout juste une semaine sous les balles de forces de sécurité à l'université voisine Trisatki, dont la délégation déploie une immense banderole noire. Après une minute de silence, elle lève le poing et crie : " Merdeka ! Merdeka ! " (" Liberté, liberté " ). Des étudiants se rafraîchissent, les pieds dans l'eau de bassins ornementaux. D'autres font une très longue queue au téléphone pour rassurer leurs parents. " Nous restons ici, dit Yuilanto, vingt-trois ans, qui dresse une tente-igloo sous un porche. Suharto doit démissionner. Et immédiatement. Il a fait des choses terribles. Les réformes ne peuvent pas se réaliser tant que lui et sa famille tiendront l'économie " , assure cet étudiant en informatique. Des délégations venues de villes de province continuent de se présenter. A la Bourse de Djakarta, les valeurs des sociétés liées à la famille présidentielle sont à la hausse depuis la réapparition publique du président. Dans les campus, le " Suharto " est plus que jamais à la baisse. Un téléphone cellulaire à l'oreille, encadré de trois soldats de la police militaire, armes à la main et sourires crispés, un officier de l'armée s'aventure dans la foule. Elle s'écarte poliment. C'est cette jeunesse en pique-nique dans les jardins du Parlement qui a ébranlé le pouvoir de Suharto. Deux mille étudiants passeront la nuit sur les lieux pour les occuper. Enfoncé dans un fauteuil en cuir dans un hall climatisé, dans une atmosphère de kermesse, Abu Hasan Sazili, député de l'Assemblée, membre du parti gouvernemental Golkar, semble s'amuser. Vice-président de la commission des affaires étrangères de l'Assemblée, Sazili est l'un des vingt députés du Golkar à avoir signé une pétition sacrilège demandant au président de partir. " Il ne comprend plus la situation. Les gens veulent qu'il démissionne tout de suite " , explique ce député. " Que va-t-il se passer ? Personne ne le sait. Tout va trop vite " , dit-il en s'esclaffant. Kodo Iapniko, un élève en informatique de vingt ans, s'inquiète : " D'autres étudiants vont-ils mourir demain ? " JEAN-BAPTISTE NAUDET et JEAN-CLAUDE POMONTI Le Monde du 21 mai 1998

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